Nicole Krauss nous a habitués jusqu’ici à des romans complexes, voire labyrinthiques: temporalité démultipliée, chronologies superposées, espace-temps brouillé ou troué, voix et narrations parallèles ou imbriquées. Il faut parfois se transformer en détective pour pénétrer dans l’architecture romanesque de l’écrivaine new-yorkaise et avoir une bonne dose d’intuition et d’intellect pour résoudre ses intentions originales. L’auteure de L’Histoire de l’amour (2006), La Grande Maison (2011) et Forêt obscure (2018) arbore plus de simplicité et de fluidité avec son nouveau livre, un recueil réussi de dix nouvelles, sans toutefois résister à flouter parfois encore le cadre temporel ou laisser la résolution de l’intrigue en suspension. On soulignera aussi le malin plaisir d’induire le lecteur en erreur avec le titre, Etre un homme.

Présence invisible

Car dans ces dix histoires situées aux Etats-Unis, en Israël, en Suisse, au Japon ou en Amérique latine, ce sont autant de femmes que d’hommes qui cherchent à comprendre qui ils sont, qui questionnent le sens de leur existence à un moment clé de leur vie, qui appréhendent l’absurde et donc se débattent spirituellement ou philosophiquement avec lui. Certains personnages remettent en question leur judéité, d’autres des liens familiaux, amoureux ou amicaux. Au-dessus de leur tête flotte une aura de mystère, à leur côté rôde une présence invisible et sous leurs pieds glisse une force énigmatique.