Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Dans «La jeunesse est un pays étranger", la langue d'Alain-Claude Sulzer retrouve ce pouvoir d’évocation qui manquait à ses derniers romans.
© Gaetan Bally/Keystone

Livres

Les goûts de l’enfance

Le romancier Alain Claude Sulzer trouve le ton juste pour ressusciter la Suisse des années 1950 à 1970. Savoureux

Alain Claude Sulzer revisite sa jeunesse en 50 récits brefs et enlevés. On y découvre Riehen, dans la banlieue de Bâle, où il a grandi dans les années 1950 et 1960. La maison ultramoderne et peu pratique que son père entrepreneur y avait fait construire (le toit plat qui fuit, la moquette noir de jais du salon sur laquelle tout se voit, hantise de la mère). Le livre s’ouvre sur la rencontre de ses parents dans une clinique psychiatrique. Il était patient, elle infirmière. Elle était catholique et Welsche, originaire de Domdidier, dans le canton de Fribourg, il était protestant et Suisse alémanique.

Lire aussi: Alain Claude Sulzer, un écrivain parfait

A son meilleur, l’écriture d’Alain Claude Sulzer fait pénétrer de plain-pied dans le réel. Ainsi, lorsqu’il évoque, dans Samedi, les ablutions familiales et la récompense qui s’ensuivait. «Le bain était suivi d’un flan tiède au chocolat de la couleur de notre poupée noire Nicole, que nous avions l’habitude de maltraiter. Il était servi dans des assiettes à soupe remplies à ras bord…» Ce flan, nous avons, lecteurs, la sensation de l’avoir en bouche nous aussi. Il y a dans ces pages un mélange d’incongru et de familier, un régal de surprise et d’émotion.

Langue vipérine

La langue de Sulzer retrouve ce pouvoir d’évocation qui manquait, selon nous, à ses derniers romans. Il se crée un personnage snob, à la langue vipérine, savoureux lui aussi, lorsqu’il conspue par exemple les biscuits appelés «petits anneaux de Willisau». Toute une époque est restituée, bien plus prude (lorsque l’enfant rencontre pour la première fois, fait exceptionnel, le mot «sexe», c’est sur la couverture du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, que sa mère laisse traîner).

L’enfant est curieux de ceux que l’on appelle «warme Brüder», les homos, qu’il espère voir un jour «en chair et en os». A ce propos, il y a aussi la rencontre érotique fondatrice de ses 12 ou 13 ans, lorsqu’il tombe nez à nez sur un danseur du théâtre municipal prenant sa douche, couvert de mousse, instant qu’il parvient à restituer dans toute sa fascination, sa sensualité, sa drôlerie. Une scène également joyeuse, grave et douloureuse, comme peut l’être le désir.

L’aveu d’un père sénile

C’est ce mélange subtil de tons qui donne à ce livre son prix. Le tragique n’y est jamais loin du comique, et inversement. Le suicide du frère ou la mort des parents sont évoqués au détour d’une phrase, d’un chapitre, par des raccourcis saisissants. Où lorsque le père, devenu sénile, avoue à sa femme «qu’il ne regrettait qu’une seule chose dans sa vie: d’avoir manqué l’occasion de coucher avec une femme».


Alain Claude Sulzer, La jeunesse est un pays étranger, Actes Sud, Jacqueline Chambon, 231 pages. Traduit de l’allemand par Johannes Honigmann.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps