On le sait peu, ou alors on l’oublie trop: la Russie est multiethnique, plurielle et diverse, composée de Russes, mais aussi de Bachkirs, de Tatars, de Iakoutes, de Kalmouks, de Nénètses et de dizaines d’autres peuples. Gouzel Iakhina, au prénom exotique même aux oreilles d’un russophone, est originaire de Kazan. Son premier roman, Zouleïkha ouvre les yeux, inspiré de la vie de sa grand-mère et plébiscité par les lecteurs du monde entier, décrivait les dures conditions de vie des paysans tatars et leur déportation massive au début des années 1930. Le second, Les Enfants de la Volga, s’intéresse cette fois aux Allemands de Russie, dont le quotidien et les habitudes vont être bouleversés par l’instauration du régime soviétique.

Invités par l’impératrice Catherine II à intégrer l’Empire russe pour faire fructifier les rives de la Volga, des milliers d’Allemands viennent s’y installer au XVIIIe siècle. En dépit des diverses campagnes d’assimilation menées par l’Etat russe, ils réussissent à préserver durablement leur langue, leur culture et un mode de vie traditionnel. Au XXe siècle, les colonies allemandes deviennent un enjeu stratégique important, voire un levier politique dans les relations internationales de la Russie soviétique.

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Amour, poésie et utopie

S’il s’appuie ou renvoie à ces données historiques, le roman de Gouzel Iakhina est d’abord et avant tout une fiction. Jakob Bach, maître d’école dans un petit hameau au bord de la Volga, doit donner des cours particuliers à Klara, qui vit dans une ferme isolée, presque inaccessible, perdue dans les hauteurs sauvages de la rive droite du fleuve. Une idylle va naître de ces rencontres estivales quotidiennes, une idylle fondée sur l’échange de paroles, de poèmes, d’histoires et de savoirs, à défaut de regards: le maître et son élève, séparés par un paravent, ne sont pas autorisés à se voir. Heureusement pour les futurs amants, la poésie allemande maîtrise l’art de faire chavirer les âmes.

Mais les obstacles à cet amour vont s’accumuler, obstinément, poussant Jakob et Klara à une vie toujours plus recluse, toujours plus solitaire, tandis qu’au-dehors le cours de l’histoire s’accélère. Leur ferme apparaît alors comme un petit paradis, une utopie alternative à celle que promettent les autorités soviétiques, un îlot naturellement protégé d’un monde gagné par la folie. Bach hésitera souvent à partir affronter le «vaste monde» – l’appellation est récurrente dans le récit – il s’y essaiera même parfois, mais préférera toujours l’isolement volontaire à une confrontation avec cet ailleurs si différent, si menaçant. La violence du monde extérieur forcera pourtant la porte de la ferme.

Un nouveau folklore

Dès les premières pages du roman, le père de Klara, qui répond au nom évocateur de Grimm, est une figure inquiétante qui tient du sorcier et offre au roman une voie royale vers l’univers des contes. Les fables, contes et légendes issus du folklore, et plus encore leur maintien, leur transmission ou leur transformation à travers le temps, constituent l’un des fils rouges du roman. Jakob Bach sera amené à retranscrire ces récits communs, puis à en inventer de nouveaux, parfois corrigés, censurés ou complétés par Hoffman, représentant local du Parti communiste. C’est que la période – les débuts de l’ère soviétique – exige de nouveaux mythes, susceptibles de soulever l’enthousiasme des foules, tout en désignant la voie à suivre. Quant à Bach lui-même, il a besoin de conter et de raconter pour redonner sens à sa vie, de mettre des mots sur son passé, afin de panser les blessures d’une existence toute en ruptures. La réécriture de contes va lui offrir cette chance, mais ne sera pas sans risques.

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Pour dire la méchanceté des hommes, le désir de vengeance, la force abrutissante de la meute sur les consciences individuelles, Gouzel Iakhina transite par le conte, mais aussi par des figures historiques ô combien réelles. Staline est un personnage du roman, qui observe les carpes et joue au billard pour mieux réfléchir. Audacieuse dans son interprétation de l’histoire, l’auteure adopte parfois des postures idéologiques dangereuses, voire tendancieuses. Dans Zouleïkha déjà, elle faisait cette démonstration: la ligne de séparation entre le Bien et le Mal, les bons et les méchants, les victimes et les tortionnaires est mouvante, les inversions possibles. C’est que la romancière vise une forme de réconciliation avec le passé et préfère sans nul doute le débat aux accusations pures et simples. Tous ne la suivront pas sur cette voie.

Hallucination totale

Davantage que de ses talents d’historienne, on se souviendra donc des talents de conteuse de Gouzel Iakhina – sublimement rendus par la traduction! –, de sa plume qui se mue en caméra, du souffle épique de son roman, de sa puissance cinématographique. Le début du roman est à couper le souffle (comme l’était déjà l’incipit de Zouleïkha), de même que certains épisodes clés, telle la traversée précipitée de la Volga par Bach, au printemps, au moment dit de la «débâcle», lorsque la glace cède soudain sous la pression du fleuve. Les mots de Iakhina font surgir en cascade, crissements, craquements, hurlements et gémissements, dans une sorte d’hallucination visuelle et sonore, que seule la littérature est capable de créer.

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Roman
Gouzel Iakhina
Les Enfants de la Volga
Traduit du russe par Maud Mabillard
Noir sur Blanc, 512 pages