De Acrm à Zzzzz, ils sont à peu près 400. Etrange cohorte, qui égrène une liste sur laquelle l’œil trébuche: Artamon, Defects per Billion, Exteenager, Insomania Utopia, Mulo Muto, S S S S, The Rome EM, ou encore Uiutna. Des noms de scènes peu célébrés, et autant de projets plus ou moins éphémères, plus ou moins fantasques, qui tous ont construit l’offre musicale que propose, été après été depuis 2005, Les Digitales.

L’événement en lui-même a adopté la régularité d’une célébration calendaire: durant la seconde quinzaine d’août, une poignée de villes – Lausanne, Porrentruy, Berne, Paradiso, Zurich, Fribourg et La Chaux-de-Fonds pour cette année – voient un de leurs parcs publics se recouvrir de transats orientés en direction d’une sono et d’une scène réduite à l’essentiel. Sur les tréteaux, on voit en général un laptop, une carte audio, un clavier, des câbles, des adaptateurs; il est possible qu’un micro, une guitare, ou une trompette passent dans le champ; juste derrière, quelques personnes, par exemple celles dont on a cité les pseudonymes au début de ce paragraphe, empoignent tout ce fourbi et produisent des sons que l’on n’entend presque jamais.

Artisanat du son

Comme l’indique leur site, Les Digitales s’autodéfinissent comme «Festival for Electronic and Experimental Music». C’est indéniablement cela: une célébration de l’artisanat du son, dans la plus large acception électroacoustique. Mais encore faudrait-il préciser que la presque totalité des musiciens qui s’y produisent proviennent du coin, anonymes ou non – quelques signatures viennent tout de même régulièrement rendre hommage, comme le duo électropop Aeroflot cette année, Murcof ou Biosphere pour de précédentes éditions. «Au début, je pensais qu’on aurait épuisé notre carnet d’adresses en deux ans, et que le risque de redite serait énorme, explique le Chaux-de-fonnier Yann Gautschi, l’un des organisateurs du festival. Mais finalement, le réservoir se renouvelle plutôt bien.»

Le Lausannois Nicolas Bonstein, qui fut l’un des initiateurs des Digitales en 2005 et qui les coordonne toujours aujourd’hui, continue: «Chaque année, la quantité de projets proposés augmente d’environ 10%, et cela de manière uniforme dans chaque région du pays. Nous avons le sentiment que cette mouvance musicale est en progression constante et se développe sans épicentre.»

Une scène fertile

La scène expérimentale suisse serait donc particulièrement fertile? Certainement. Surtout, Les Digitales ont réussi à mettre en place ce qu’on pourrait appeler une ouverture partagée: les néophytes y sont les bienvenus, et c’est peut-être chez ceux-ci, encore indemnes du respect des codes mais imprégnés de la nécessité du jeu, que la liberté sonore – bref, la volonté d’expérimenter – est la plus franche.

Conséquence: une bonne partie des artistes invités sont totalement inconnus, sauf à fouiller les recoins du Web. Corollaire: le public qui se déplace (5000 spectateurs pour 66 concerts l’an passé) ne peut qu’avoir les oreilles bien dégagées de tout préjugé. Nicolas Bonstein résume l’état d’esprit: «J’écoute une grande variété de musiques, mais les genres exploratoires me passionnent particulièrement, ils sont en phase avec notre époque. Et il règne dans ce milieu artistique une atmosphère très cordiale, voire fraternelle.»

Au hasard d’une balade

Cette bienveillance se manifeste dans l’hétérogénéité du public: Les Digitales sont gratuites, on y passe quelques fois par hasard, en traversant au bon moment le parc du Denantou à Lausanne, celui du Pré-de-l’Etang à Porrentruy, ou le Jardin botanique de Berne. «Voir des familles, des enfants, assister très tranquillement à un concert expérimental ultra-abrasif, c’est toujours un sacré plaisir», explique Yann Gautschi.

Au début, une vingtaine de personnes, puis 250

«Pour la première édition, en 2005 dans le Parc de Mon-Repos à Lausanne, continue Nicolas Bonstein, nous avions dimensionné l’événement pour une vingtaine de personnes. Soudain, on a vu les premiers spectateurs envoyer frénétiquement des SMS. Une heure après, ils étaient 250 dans le parc. A ce moment-là, nous nous sommes dit que nous tenions quelque chose. Aujourd’hui, en 2016, Les Digitales ont définitivement une carrure européenne et sont devenues une référence dans ce créneau musical.»

L’appel d’air est dû au fait que ce qui s’y entend défie souvent, et c’est heureux, les bonnes manières musicales: c’est alors une collection d’accidents sublimes, au sens que les distillateurs de whisky donnent à ce terme, quand l’imperfection d’un fût révèle des arômes inédits. On jette un œil à la programmation de cette année 2016: Ven R’Bö, 2Btruman, L’ogre-fantôme, Echoesness, Dirty Purple Turtle, Nuclear Cookery. Inconnus au bataillon? Entrez dans l’inouï.


Les Digitales, du 13 août au 27 août. www.lesdigitales.ch