Cinéma

«Grâce à Dieu», quand la parole se libère

Le prolifique François Ozon s’empare pour son 18e long métrage de l’affaire Preynat, du nom de ce prêtre lyonnais qui sera prochainement jugé pour agressions sexuelles sur mineurs. Avec une rigueur qu’on ne lui connaissait pas, il a construit son récit en trois actes, s’intéressant à trois de ses victimes

C’est l’histoire d’Alexandre, François et Emmanuel. Enfants, ils ne se connaissaient pas. Mais enfants, ils ont tous les trois été sexuellement agressés par le même prêtre: Bernard Preynat, membre très apprécié du diocèse de Lyon. Les faits qui sont reprochés à l’homme d’Eglise, et qu’il n’a d’ailleurs lui-même jamais niés, ont pour la plupart eu lieu durant des camps scouts estivaux. Une association créée par quelques-unes des victimes, La parole libérée, recense plus de 70 témoignages à charge.

Preynat, 73 ans, a été mis en examen en janvier 2016, avant d’être placé sous contrôle judiciaire pour agressions sexuelles. Son procès devrait avoir lieu dans les mois qui viennent. De son côté, le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, 68 ans, a comparu en début d’année. Il lui est reproché de ne pas avoir dénoncé les agissements de Preynat. Alors que le verdict est attendu pour le 7 mars, la procureure n’a requis aucune condamnation.

Au côté de Barbarin comparaissait également Régine Maire, accusée de non-assistance à personnes en péril. Ancienne bénévole au diocèse de Lyon, cette psychologue de formation, 73 ans, a officié comme médiatrice dans cette affaire de pédophilie, organisant notamment des rencontres entre Preynat et certaines de ses victimes, mais ne dénonçant pas – à l’instar de Barbarin – les faits à la justice. Grâce à Dieu, le 18e long métrage du prolifique François Ozon, revient avec une extrême fidélité sur cette affaire.

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Trois hommes blessés

L’histoire est donc celle d’Alexandre, François et Emmanuel, trois adultes ayant jadis subi les assauts de Preynat. Le premier est malgré le traumatisme resté un fervent catholique; soutenu par sa femme mais pas par ses parents, il est le premier à avoir porté plainte et décidé de porter l’affaire en justice. Car plus encore que de savoir que le prêtre-prédateur est revenu en région lyonnaise et travaille encore auprès d’enfants, c’est l’inaction de l’Eglise face au fléau de la pédophilie, sa propension à mettre la tête dans le sable en attendant que la tempête passe, qui le révolte.

François, lui, est un athée convaincu; son épouse le soutient également, au contraire de son frère aîné, qui ne comprend pas son combat tardif et sa volonté de médiatiser l’affaire. Si comme Alexandre il a réussi à surmonter le trauma, Emmanuel a, lui, été totalement brisé par Preynat. Engagé dans une relation toxique, socialement en marge là où ses aînés ont des situations confortables, il est encore tant psychiquement que physiquement profondément marqué par ce qu’il a vécu. Rejoindre la bien nommée Parole libérée, se rendre compte qu’il n’est pas seul, va être salutaire.

Voir François Ozon s’emparer de l’affaire Preynat a quelque chose d’étonnant. Car même s’il avait évoqué dans Jeune et jolie (2013) la question bien réelle de la prostitution estudiantine, c’est bien la première fois en une vingtaine d’années de carrière qu’il raconte des faits bien réels. De même qu’il n’avait jamais construit un de ses films autour de personnages majoritairement masculins. Grâce à Dieu est d’ailleurs né d’une envie de filmer des hommes fragiles. C’est finalement en entendant parler de Preynat et en découvrant le site de La parole libérée qu’il a décidé de raconter cette histoire, imaginant d’abord en faire une pièce de théâtre ou un documentaire, avant d’opter pour une fiction.

Au service du récit

Alors qu’il se définit lui-même volontiers comme un cinéaste formaliste, Ozon s’est totalement mis au service du récit, misant uniquement sur l’histoire, et non sur une approche esthétique marquée, pour évoquer les parcours d’Alexandre, François et Emmanuel. Mais si sa mise en scène peut sembler invisible, si ce n’est lorsqu’il use de voix off polyphoniques pour incarner des échanges épistolaires et ainsi mieux contextualiser les enjeux, elle n’en est pas moins d’une redoutable efficacité; son film parvient même à prendre parfois les atours d’un thriller, alors même qu’il est extrêmement bavard et ne saurait jouer sur un quelconque suspense puisque les faits qu’il raconte sont connus, et que son dénouement ultime sera joué dans la vraie vie lors du procès à venir, lorsque Preynat comparaîtra et devra répondre de ses agissements.

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D’une manière extrêmement habile, le réalisateur de Huit femmes (2001), le long métrage qui l’a révélé à un large public, a construit Grâce à Dieu en trois actes, chacun se concentrant sur un des trois personnages. Mais avec toujours en second plan l’ombre menaçante de Preynat, Barbarin et Maire, le prêtre affirmant dans les grandes lignes qu’il se sait malade mais qu’il n’y peut rien si ses supérieurs n’ont rien fait, tandis que le cardinal et sa collaboratrice estiment que l’Eglise doit laver son linge sale en famille et que, dans ce cas précis, il s’agit d’une vieille histoire. «La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits», dira d’ailleurs Barbarin dans un lapsus révélateur explicitant le titre du film.

Casting sans faute

D’Alexandre, dont la plainte débouchera sur l’ouverture d’une enquête, on va ainsi passer à François, à l’origine de La parole libérée, puis enfin à Emmanuel. Il fallait, pour incarner ces trois hommes meurtris, trois comédiens à la palette suffisamment large et suffisamment éloignés les uns des autres pour exprimer des émotions divergentes. Casting sans faute: Melvil Poupaud campe un Alexandre solitaire convaincu que son combat sert la cause de l’Eglise, tandis que Denis Ménochet incarne un François vindicatif persuadé qu’un collectif fort permettra une médiatisation nécessaire de l’affaire.

Swann Arlaud, habitué aux personnages fragiles, tient enfin le rôle difficile de la victime expiatoire. Les seconds rôles sont à l’avenant: Barbarin (François Marthouret) est présenté comme un puissant se croyant au-dessus des lois, Preynat (Bernard Verley) comme un homme à l’empathie atrophiée et incapable de réaliser à quel point il a détruit des enfants, Maire (Martine Erhel) comme une manipulatrice faussement bienveillante.

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On pourrait dès lors penser que Grâce à Dieu est un film à charge, un brûlot anticlérical. Il n’en est rien. Ozon, toujours parfaitement à l’aise lorsqu’il s’agit de multiplier les pistes interprétatives, termine d’ailleurs son film sans répondre à la question que pose à Alexandre un de ses fils: peut-on garder la foi malgré les agissements de l’Eglise?


Grâce à Dieu, de François Ozon (France, 2019). Avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, François Marthouret, Bernard Verley, Martine Erhel, Josiane Balsko, Aurélia Petit, Eric Caravaca, 2h17.

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