Mademoiselle ment encore sur son âge, débarque invariablement en retard, se déplace partout avec maquilleuse personnelle et garde du corps acariâtre. Dame Grace vit toujours d’un palace à l’autre, occupe ses suites en petite culotte, n’appartient de son propre aveu à aucun genre défini et n’a que faire de la chirurgie esthétique. «Mrs Jones», enfin, est faite d’humour et de griffes, de luxe et transgressions, de tendresse et de punch lines corrosives.

Un demi-siècle de carrière classe dans le rétro, dont plusieurs décennies passées à rénover les codes esthétiques pop. La gosse de Jamaïque, devenue figure hybride, sexuée et robotique, se découvre à nouveau à Montreux cette année, marraine malgré elle des «gamines» Rihanna ou Lady Gaga qui lui doivent leurs excentricités. «Je ne suis pas comme elles, raille-t-elle, car elles sont déjà comme moi».

Grace Jones ne chôme jamais. On ne sait plus très bien ce qui l’occupe au quotidien, musique, sport, stylisme, entreprenariat, bonnes œuvres, tout ça, mais toujours est-il qu’elle passe encore son temps à constamment naviguer d’un fuseau horaire à l’autre, ayant «davantage besoin d’être ralentie qu’accélérée», comme elle l’écrit dans son autobiographie publiée l’an dernier.

Qu’y apprend-on? Rien qu’on ignorait, en vrai. Mais comme l’ensemble se conte dans une langue savoureuse où chacun en prend pour son grade, les hommes, le business, les aspirants à la célébrité, et jusqu’aux figures clé du New York des eighties que cet intime de Warhol et de Haring se plaît ici à étriller, on conserve ce texte pour ce qu’il nous rappelle de fondamental quant à son auteure: davantage qu’une voix ou qu’un ensemble de performances allumées, Beverly Grace Jones, son vrai nom, est avant tout un corps. Un corps devenu langage, bruit et fureur.

Au-dessus de la mêlée

Qui était présent à son concert donné à Montreux en 2009 se souvient nécessairement du puissant trouble qu’avait suscité sa folle plastique: silhouette impeccablement musclée arpentant la scène avec une magnétique autorité. Présence affreusement sensuelle, de manière affolante dangereuse, envoyant les classiques post-disco «Pull It to the Bumper» ou «Slave to the Rhythm» avec une détermination glacée.

Grace et ses courbes et nerfs, comme issus d’un autre monde que celui-ci. Diva Jones et ses lignes et dynamiques comme arrachées intactes aux années fric et coke où, sous l’œil des photographes Helmut Lang et Jean-Paul Goude, père de son fils Pablo, son anatomie fauve intégrait la grammaire pop. Pour ne plus s’en arracher. Pardonner alors ses éclipses répétées ou coups de gueule XXL. L’interprète de «La Vie en rose» (1977) a fait de l’insaisissabilité son métier. De l’énigme son pedigree.

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Quatre décennies passées au-dessus de la mêlée, alors. Plus de quarante ans de carrière hypermédiatique ou bien hors-piste poursuivie entre mannequinat, cinéma, affaires diverses (restauration, direction de discothèques) ou scandales parfois limite (attaque en direct d’un animateur de la BBC jugé «déplaisant» en 1981). Une liste à laquelle s’ajoutent nécessairement ces fêtes décadentes organisées entre Paris, New York et L.A. où, sur fond de luxure dont la décence ne permet dans ces pages que d’évoquer sommairement l'excessivité, Grace paradait seins nus et en majesté, offrant sur un plateau de la poudre à ses invités, d’Arnold Schwarzenegger à Jerry Hall.

Fille de prédicateur

Pour cette trajectoire romanesque, toutefois jamais tragique à ce que l’on sait, d’elle on aura dit beaucoup, et jusqu’aux idioties d’usage. Combien Jones a vécu à fond et plus que quiconque les années 70 et 80; combien elle survécut à tout ou combien, mieux qu’aucun(e) autre, elle incarna cette ère curieuse durant laquelle la célébrité devint culture globalisée. Pour autant, se contenter de ce constat revient à ignorer la ligne de force principale par laquelle la «panthère noire» doit d’abord s’observer: ce sens féroce de l’indépendance qu’elle possède, sculpté durant une enfance «asphyxiée par la rigueur» car vécue au sein d’une communauté religieuse fermée. Lois, règles, contraintes, modèles admis par chacun: cette fille de prédicateur apostolique rejette bientôt obstinément tout, s’inventant à l’adolescence en top androgyne rompue aux unes de magazines chic.

Dans son sillage: le styliste Issey Miyake, la clique warholienne ou les innovateurs Larry Levan et Tom Moulton qui, ensemble, soutiennent ou produisent ses premiers disques, Portfolio (1977) ou Muse (1979). Des albums enregistrés comme pour se faire les griffes et qui devaient bientôt laisser place à un alliage croisant new wave à cran et reggae réfrigéré: Warm Leatherette (1980) ou Nightclubbing (1981), œuvres mémorables cette fois, signées par une artiste comptant un temps parmi les mannequins les plus célèbres au monde et qui, à coups de chansons immenses («Private Life»), a défini le niveau d’excellence de son temps. Trente ans après, les «gamines» peuvent bien courir après sa couronne. Le trône occupé par Grace Jones reste à ce jour inviolé.

Grace Jones en concert au Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, samedi 8 juillet à 20h, avec John Newman.


Profil

1948 Le 19 mai, naissance à Spanish Town, Jamaïque

1977 Premier contrat discographique avec Island Records

1979 Rencontre avec le photographe Jean-Paul Goude, concepteur de la pochette de plusieurs de ses disques et père de son fils unique

1985 Slave to the Rhythm, septième album studio et immense succès

2016 Publication de l’autobiographie Je n’écrirai jamais mes mémoires (Ed. Séguier)