Hamlet, félin et insolent de beauté, malgré le meurtre de son père, malgré les vilenies de sa mère, malgré le crime de son oncle, malgré un royaume du Danemark plus pourri que jamais. Peter Brook, metteur en scène shakespearien de haut lignage, l'a voulu ainsi au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, dans le cadre du Festival d'Automne. Et il a eu mille fois raison, tant ce Hamlet ultraconcentré se révèle fraternel et mystérieux sous le masque de l'évidence. Ce bonheur doit beaucoup à la performance d'Adrian Lester, magnifique comédien noir d'origine jamaïcaine qui prête au héros son magnétisme juvénile, son humanité rouée et sauvage.

Peter Brook, 75 ans, qui a fait souffler en 1990 une Tempête rare ou encore tissé Un Songe d'une nuit d'été inoubliable en 1970, a longtemps tourné autour de Hamlet. Il y a quarante-cinq ans, il jetait un premier sort au chef-d'œuvre de Shakespeare, confiant le rôle-titre à Paul Scofield, comédien britannique de grande classe. Il y a cinq ans, il revenait à Hamlet par la bande dans Qui est là? (question sur laquelle s'ouvre la pièce), variations autour de l'apparition du spectre qu'on a pu voir au Théâtre de Vidy à Lausanne. C'était un flirt léger, avant les retrouvailles.

Aujourd'hui, Peter Brook possède enfin son Hamlet, fidèle à son esthétique ascétique, sans flonflon technologique. Comme dans L'Homme qui et dans Le Costume (tous deux accueillis au Théâtre de Vidy), le plateau des Bouffes du Nord est quasi vide: un tapis carré orangé en guise de terrain de jeu et quelques coussins de sultan autour attendent une troupe de comédiens très métissée, dont Jeffrey Kissoon, émouvant en colosse fêlé dans le rôle du traître Claudius et seigneurial dans celui du fantôme. Pour le reste, il y a la force du lieu, avec ses murs palimpsestes qui évoquent des splendeurs passées et sa coupole qui promet le paradis au public.

Sur scène, un damoiseau pâle, déjà sur le qui-vive, vient d'entrer (Scott Handy). C'est Horatio, le bras droit d'Hamlet, qui, dans la version de Brook, est suivi d'un seigneur ténébreux: le spectre du souverain assassiné qui va demander à son fils Hamlet de le venger. Horatio implore en vain le fantôme: «Parle-moi! Parle-moi!». C'est le début du spectacle et la griffe Brook est déjà manifeste, dans une des scènes les plus fameuses du répertoire mondial. Là où le Français Patrice Chéreau stupéfiait le public en transformant le revenant en cavalier de l'Apocalypse (en 1987, au Festival d'Avignon), là où l'Allemand Peter Zadek donne au père vindicatif des allures de clochard mélancolique, sortant d'un container en forme de boîte de Pandore sur un air de Schubert grésillant (il y a quelques semaines au Festival d'Automne), Peter Brook opte pour la simplicité: une présence sombre qui semble venir du public – et comme son émanation – pour traverser la clarté de la scène.

L'essentiel, sans digresser, tel est le credo de Peter Brook. L'artiste d'origine anglaise ne s'est donc pas embarrassé de détails, quitte à fâcher les puristes. Peter Brook a taillé notamment dans le prologue, éliminé l'arrière-fond politique et le personnage de Fortinbras, sacrifié le drame de Polonius et de ses deux enfants, Laerte et Ophélie. Et il a fixé l'œil de son projecteur sur Hamlet, héros qui tire sur la corde de la vie d'une main, sur celle de la mort de l'autre, le tout marqué ici par un double pacte: le premier, scellé par une étreinte formidable de tendresse, le lie à son père; le second à Horatio, complice dans un double jeu meurtrier, Hamlet feignant la folie pour confondre Claudius.

Inutile donc de chercher chez Brook une énième version du héros mélancolique et anémique ou du névrosé solitaire ravalant son désespoir avant d'exploser. Du Hamlet d'Adrian Lester, on dira même qu'il est un superman de la scène, sans cape ni épée, «superacteur», c'est-à-dire ensorceleur et as du sprint. Maître d'une course à la mort en somme dont il maîtrise presque tout. Qu'il écume de bave, pour faire croire à sa folie ou qu'il miaule et griffe aux pieds d'Ophélie (Shantala Shivalingappa), le jeune homme respire le plaisir du jeu.

Cet hymne à l'acteur et à son pouvoir d'é(in)vocation, cet acte de foi dans le théâtre, sont certes une constante chez Peter Brook. Mais ils trouvent avec Hamlet un terrain rêvé. La pièce de Shakespeare n'efface-t-elle pas provisoirement les frontières entre vérité et artifice, vie et au-delà? Peter Brook et ses comédiens s'engouffrent précisément dans cet entre-deux, affichant l'illusion pour mieux faire affleurer des vérités souterraines, et faisant battre à toute vitesse le cœur de la pièce, comme pour suggérer l'inconnu au-delà de la présence des acteurs. Appréhendé ainsi, Hamlet devient une figure éminemment «brookienne»: d'un même geste, il magnifie la comédie et cherche une vérité, un salut, une raison de ne pas mourir, une humanité perdue. Il doute surtout, superbe de légèreté et de puissance, deux doigts sur son pouls au moment de prononcer le célébrissime «To be or not to be». Tout Brook est là.

Hamlet, mis en scène par Peter Brook. Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis bd de la Chapelle, Paris. Jusqu'au 12 janvier. Complet mais possibilité de réserver des coussins, dès neuf heures du matin sur place. Tél. 0033/146 07 34 50.