Cela fait peut-être un quart d'heure que les cinq musiciens de Musafir ont fait taire toute rumeur parmi le public du Théâtre de Verdure de Genève. Alors que le jour s'efface lentement, assis en tailleur sur une petite estrade, quatre hommes en habits noirs suivent les injonctions du tabla, une sorte de petit tambour qui donne sa pulsation à l'ensemble.

Entre deux arabesques mélodiques, un hallucinant canon vocal et quelques soli virtuoses arrachés à des instruments inconnus, se dessine un périple musical au travers duquel on pourrait relier les confins du lointain Rajasthan, dont est originaire la troupe, aux rives de la Méditerranée.

Spectaculaire par l'acuité technique qu'elle suppose, la musique de Musafir captive surtout par sa perfection rythmique. Alors que le spectateur occidental est vite déboussolé par cette avalanche de motifs entrelacés, par ces changements de ton et de tempo aussi imprévisibles que parfaitement coordonnés, sur scène, la partition se lit les yeux fermés. Entre les musiciens, pas un seul signe, pas le moindre regard. Comme si chacun avait intégré au plus profond de lui-même chaque inflexion du répertoire. Comme si cette musique incroyablement élaborée leur servait de vocabulaire depuis toujours et que ce langage, si parfaitement maîtrisé, avait fini par rendre obsolète tout autre forme de communication. Si bien que le public semble avoir été seul à perdre son âme en suivant le tourbillon effréné d'une jeune gitane en robe d'or, danseuse chimérique venue hanter un instant une nuit emplie de sortilèges.

A la suite de l'exposition consacrée à la Beauté en Avignon, «Le Temps» se met en chasse d'instants de beauté sur les scènes culturelles de l'été.