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Le grand arrachement des pieds-noirs

Il y a cinquante ans, près d’un million de Français d’Algérie débarquaient en catastrophe sur le sol français. Pour beaucoup ce fut un choc terrible, dont l’onde semble avoir porté jusqu’à leurs petits-enfants. Un passionnant essai sur la mémoire

Genre: essai
Qui ? Hubert Ripoll
Titre: Mémoire de là-bas. Une psychanalyse de l’exil
Chez qui ? L’Aube, 250 p.

Certaines plaies semblent destinées à ne jamais guérir. La guerre d’Algérie (1945-62) en a généré un lot infini. L’une d’elles affecte encore la société française; elle remonte à l’exode massif (le terme officiel est «rapatriement») d’un million de pieds-noirs en France métropolitaine – et ailleurs en Europe pour certains – suite à l’indépendance algérienne en 1962. Des pieds-noirs qui, malgré l’accueil généralement exécrable qui leur a été réservé, se sont pourtant bien adaptés à ce nouvel environnement. Enfin, surtout les plus jeunes.

Hubert Ripoll en est l’exemple vivant. Débarqué en France à 15 ans, devenu professeur de psychologie, spécialisé dans le sport, il ne garde aucune nostalgie de sa ville natale, Philippeville (aujourd’hui Skikda). Evite de participer aux «sépias», ces réunions communautaires perpétuant la «nostalgérie».

Cela lui prend d’un coup, vers 60 ans: il décide de sonder la mémoire pied-noire, en interrogeant trois générations. Attentif aux ruptures, aux silences, aux émotions tapies qui peuvent surgir sous la carapace, il tire de ces récits croisés une étonnante substance.

Chez les plus âgés, un sentiment de paradis perdu doublé d’une résignation stoïque: «s’en souvenir toujours, n’en parler jamais», tel était le mot d’ordre. La deuxième génération souffre de ce mutisme parental et tente de combler la tristesse des parents en prenant une revanche socioprofessionnelle. Les plus jeunes, nés en France, manifestent leur loyauté par des pèlerinages sur la tombe des ancêtres, ou alors en cultivant une «pied-noiritude» puisée dans les recettes de cuisine ou, à l’occasion, en utilisant des expressions colorées de «là-bas».

La blessure originelle est si profonde qu’elle s’est transmise, dit le psychologue, de génération en génération. Elle se traduit par une défiance vis-à-vis de l’histoire officielle, doublée d’une rancœur envers les médias et la classe politique. Au point qu’aujourd’hui, certains de ces interviewés ne se sentent pas vraiment Français.

Hubert Ripoll ne prend pas parti. Il ne fait qu’inviter ses 62 témoins à plonger dans leur mémoire, pour extraire «ce qui n’a pas été dit», pour libérer la parole. Ajoutant toutefois çà et là une touche de contexte historique.

Et que racontent-ils? D’abord les jours heureux. Les terrasses, les longues promenades sur la baie d’Alger, les apéros, la famille très soudée, les odeurs du Sud… La relation avec les Arabes aussi, ambiguë car tributaire d’un système colonial fondé sur la discrimination. «Les communautés cohabitaient mais ne se fréquentaient pas», résume l’un d’eux. La plupart de ces pieds-noirs interrogés sont issus de classes urbaines, modestes, et non des grands propriétaires terriens. Ce petit peuple de commerçants, d’artisans ou d’employés de bureau était né sur place. Beaucoup n’étaient d’ailleurs pas originaires de France mais d’Italie, d’Espagne, de Malte.

En quelques années à peine, leur univers s’écroule. Ici, le temps historique diffère du temps mémoriel: on se rend mieux compte à quel point les pieds-noirs n’ont pas pu se préparer à quitter le pays. On peut reconstituer les raisons historiques au changement de cap opéré par de Gaulle, discuter du bien-fondé d’accorder l’indépendance dans un monde en mutation où le maintien de colonies n’est plus tenable… Mais à vue d’homme, c’est un choc, un séisme inouï: il faut partir, tout de suite, et tout abandonner.

Et le ressentiment est accru par l’accueil au mieux froid que leur réserve la France métropolitaine à leur retour: «Vous n’êtes pas chez vous ici, vous ne commandez plus les Arabes», entend un artisan qui peine à s’insérer professionnellement. Un autre s’insurge: «Colonisation! Ils ne parlent que de ça. Moi je n’ai rien colonisé du tout.» Face au mépris ressenti d’une population métropolitaine inquiète de voir déferler chez elle un million d’«étrangers», c’est le silence digne qui prévaut. «Surtout, ne dites pas toujours: «En Algérie, en Algérie.» Vous allez vous fondre dans la société, et vous faire aimer», dit un père à ses enfants.

Le psychologue recommande l’écriture comme moyen de résilience. D’ailleurs, cette mémoire interdite renaît à l’ère d’Internet: les anciens se mettent aux blogs. Utile aussi, le partage de la parole en famille, pour reconstruire une mémoire positive. Et surtout, ouvrir le débat hors de la communauté pied-noire, pour panser enfin cette grande blessure française. Un livre poignant, salutaire.

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