Carnet noir

Le grand chantre de Gustav Mahler s'est éteint 

Le musicologue et critique musical Henri-Louis de La Grange est décédé vendredi à Lonay à l'âge de 92 ans. Il a été le plus grand biographe du compositeur autrichien

Ce fut le plus grand biographe de Gustav Mahler auquel il a consacré des volumes entiers (près de 8000 pages!) en anglais et en français. Henri-Louis de La Grange est décédé vendredi dernier à Lonay (Vaud), à l’âge de 92 ans. Il partageait sa vie entre plusieurs lieux, à Paris, à Saint-Sulpice au bord du Lac Léman (où nous l'avions rencontré il y a quelques années), à Toblach, au pied des Dolomites en Italie, où Mahler passait lui-même ses étés pour composer. C’était un homme délicieux, cultivé, érudit, qui vous recevait avec chaleur pour évoquer sa passion «sans limites» pour le compositeur autrichien. 

Si Mahler est aujourd’hui très joué, son génie a mis du temps à s’imposer, en France en particulier. «Il y a eu une sorte de transfert de personnalités entre Mahler et lui», disait Pierre Boulez à propos de Henri-Louis de La Grange dans un documentaire que Jason Starr lui a consacré (For the Love of Mahler). Ayant appris le grec ancien, passionné par la psychologie, Henri-Louis de La Grange était fascinant à écouter. L’un des points sur lesquels il insistait, c’est qu’il ne pensait pas que Mahler avait «mis en scène sa propre mort» dans les dernières pages pianissimo de la 9e Symphonie. Pour lui, la vision de Mahler dépassait sa seule personne pour évoquer «l'infini et l'éternité», un «adieu à la nature et à l'existence humaine», tout comme dans le mouvement final du Chant de la terre.  

Premier choc musical à New York

Né en mai 1924 à Paris, d’une mère américaine et d’un père français, ayant eu pour seul contact avec la musique une sœur qui travaillait le piano pendant qu’il faisait ses devoirs, il passa son baccalauréat à New York pour y poursuivre des études littéraires. Mais il étudia aussi la musique à l’Université de Yale (1946-47) puis à Paris, avec Yvonne Lefébure (avec laquelle il se lia d'amitié) et Nadia Boulanger. Henri-Louis de La Grange a souvent relaté le choc ressenti lorsqu'il entendit pour la première fois la 9e Symphonie de Mahler dirigée par Bruno Walter à la tête du Philharmonique de New York. C'était le 22 décembre 1945 au Carnegie Hall. Trois semaines plus tard, il entendait le même chef (disciple de Mahler) dirigeant la Quatrième Symphonie, et c'est à partir de là qu'il a entamé ses recherches sur le compositeur.

Parce qu'il a découvert Mahler aux Etats-Unis et qu'il était à moitié américain, Henri-Louis de La Grange estime qu'il a eu «la chance» de pouvoir côtoyer «les derniers parents de Mahler, ceux qui avaient échappé au nazisme et qui s'étaient installés à New York pendant la Deuxième Guerre». Il a connu Alma Mahler, l'épouse du compositeur, et sa fille Anna. «Elle m'a montré toutes ses collections et archives, ce qui fut un grand honneur pour moi.» Alma Mahler lui a même offert en cadeau la dernière baguette du chef d'orchestre Gustav Mahler! Le musicologue laisse une belle Médiathèque Musicale Mahler à Paris ainsi que d'innombrables conférences et collaborations pour la radio et la télévision. 

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