Portrait

Grand Corps Malade, qui s’est construit devant la grille de son école

Le slameur poursuit sa seconde vie de réalisateur avec son film «La Vie scolaire», sur les écrans ces jours. Il y raconte un collège de Seine-Saint-Denis comme celui qu’il a fréquenté en élève dissipé

Le timbre surprend. A la ville, la voix de Grand Corps Malade (GCM) plonge plus profond encore que sur la bande-son. Elle charrie un flow lent et grave, déploie sans effort des ailes de séduction noir coaltar, rue de la Folie-Méricourt dans le XIe parisien. Slameur confirmé mais jeune réalisateur, l’homme revient de Marseille. Les Phocéens ont apprécié La Vie scolaire, son deuxième film, coréalisé avec Mehdi Idir.

Le thème du collège de banlieue et des difficultés rencontrées par les parachutés en ces terres urbaines est une vieillerie survireuse. Mais le tandem a mis la pédale douce pour éviter embardées caricaturales et discrimination positive. «On a voulu montrer un contexte économique et social, être dans la nuance. On ne tape ni sur les profs, ni sur les parents, ni sur les élèves», glisse le natif du 9-3 qui n’a pas oublié ces «années dynamiques et drôles». «Dissipé, insolent et immature», il dit s’être construit devant la grille de son établissement.

A propos de son premier film: «Patients», ou les mots trahis par les images

Une obsession: vaincre

Sous sa pomme d’Adam, une cicatrice témoigne de l’accident qui a failli le laisser tétraplégique. Mais non, il n’a pas passé trois mois dans le coma et non, ce n’est pas à sa trachéotomie qu’il doit sa voix d’outre-tombe. Quelques jours avant ses 20 ans, basketteur et futur prof de sport, il anime une colo à Saint-Jean-de-Monts, en Vendée.

Ce soir-là, le plongeon carpé est presque parfait, avec tutoiement de la Voie lactée, retournement et descente à pic. Mais la piscine n’est pas assez remplie et sa tête heurte le fond. Une vertèbre se loge dans sa moelle épinière. Transporté en hélico, il se retrouvera un mois en réa et poursuivra sa rééducation pendant plus d’un an à l’hôpital. Le plan B et l’espoir adapté deviennent réalité. Vaincre l’immobilité qui, sans preuve, condamne les têtes en l’air et les malchanceux aux travaux forcés devient une obsession.

La poésie du macadam

La pédagogie troquée pour le management sportif, il bosse quatre ans au Stade de France. Saint-Denis, il le revendique comme sa marque de fabrique. En 2003, il découvre le slam, des mots martelés sur du son, une poésie du macadam venue de Chicago que des cow-boys jamais solitaires se renvoient le soir dans les cafés. Reconversion.

Fils d’une bibliothécaire documentaliste, titulaire d’un bac littéraire, il n’est pas né un stylo à la main. Les jonglages stylistiques ne sont venus qu’avec le slam. «A l’adolescence, j’avais écrit de manière très anecdotique et surtout pour mes tiroirs», avoue-t-il. Dans ses écouteurs, il y a les trois «B» (Brassens, Brel et Barbara), mais aussi NTM, MC Solaar, Orelsan. Sans oublier Renaud, à qui il a remis le pied à l’étrier voici quelque temps. Il s’insurge contre les intellos qui voudraient hiérarchiser. Parce qu’il aime le rap «quand celui-ci travaille ses textes».

Si on rembobine le fil, c’est à un coup du sort et à un larcin que le duo GCM-Mehdi Idir doit sa notoriété. Sans l’immersion fatale et son cortège de bouleversements, Patients, le film inspiré de la rééducation, n’aurait pas existé. Mehdi Idir n’aurait, lui, jamais approché une caméra si son père n’avait pas dérobé un jour une Sony PC2. Pour la cérémonie des Césars, les comparses avaient mis le smoking. Malgré les quatre nominations, la compression leur a échappé, ce qui ne les a pas empêchés de faire la fête.

En 2015, son «album d'auteurs»: Le petit plaisir égoïste de Grand Corps Malade

La mise en danger

La main vient détendre l’encolure, les doigts se posent sur l’écran du portable. Fabien Marsaud, son nom à l’état civil, est un peu las, pressé de rentrer chez lui près de la gare de l’Est, de retrouver sa femme, Julia, fonctionnaire territoriale, et ses fils de 9 et 6 ans. La verticalité étayée par une béquille, l’équilibre parfois précaire, le haut perché, 1 m 96 tout de même, est obligé de s’éviter les transports en commun.

Le bus à deux étages dans lequel il embarque pour les tournées carbure, lui, à la convivialité. «Les albums, il faut les partager, j’aime la mise en danger et l’adrénaline de la scène», glisse-t-il. Yannick Renier, acteur et réalisateur qui a tourné dans Patients, témoigne de son humanité et de ses talents de rassembleur: «Sur le tournage, il y avait des jeunes, des vieux, des acteurs professionnels et des amateurs, qui marchaient sur leurs deux pieds ou se déplaçaient en chaise roulante. Des musulmans, des juifs, des athées, des fumeurs de pétards et des buveurs de bière.»

Avec un père fonctionnaire, l’ADN est plus marteau et faucille que rose socialiste. Le temps où il chantait pour Ségolène Royal est révolu et il s’évite les écueils de la récupération. Même si son lapsus sur cette alliance politique ponctuelle reste amusant: «J’ai été convoqué, pardon, contacté. Mais je me suis abstenu d’aller dans les meetings de soutien.» A l’époque, il s’agissait plutôt d’éviter Sarko que de faire la courte échelle à sa rivale.

Aujourd’hui, il s’engage différemment, incite les jeunes des quartiers populaires à s’inscrire sur les listes. Parrain actif de Sourire à la vie, une association marseillaise qui s’occupe d’enfants cancéreux, il organise des scènes avec Sanson ou Noah, parle, une flammèche dans ses globes azur, de la Laponie où ces chétifs ragaillardis sont allés faire du chien de traîneau.


Profil

1977 Naissance au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis).

1997 Accident de plongeon.

2003 Découvre le slam.

2017 Réalise «Patients», avec Mehdi Idir.

2019 «La Vie scolaire», toujours avec Mehdi Idir.


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