Genre: articles
Qui ? Bernard Lewis
Titre: Le pouvoir et la foiQuestions d’islam en Europe et au Moyen-Orient
Traduit de l’anglais par Sylvie Kleiman-Lafon
Chez qui ? Odile Jacob, 262 p.

Que le lecteur soit d’emblée averti: cet ouvrage peut provoquer d’heureuses surprises intellectuelles mais aussi faire froncer les sourcils. On ajoutera par ailleurs une pointe d’irritation envers l’édition de cette compilation d’articles peu soucieuse de cohérence et de chronologie, occasionnant d’innombrables redites.

Agé de 95 ans, le professeur Bernard Lewis est un monument des études islamiques. Il est surtout connu pour avoir pris part à (ou été l’objet de) vastes controverses, dont la plus célèbre est celle qui l’opposa à Edward Said en 1978, ce dernier qualifiant Lewis d’exemple parfait de l’«establishment orientaliste». Jusqu’à la mort de Said en 2003, les deux hommes sont restés brouillés. Lewis mérite-t-il cette étiquette? Que l’on apprécie ou pas ses positions souvent tranchées, ni que l’on puisse tout à fait se défaire d’un soupçon de vision essentialiste de l’islam, Bernard Lewis a édifié une vision panoramique du monde arabo-musulman pendant presque un siècle d’étude qu’on ne saurait balayer d’un revers de manche.

Dans ces 15 articles parus entre 1993 et 2010 dans différents magazines américains ( Foreign Affairs , Atlantic Monthly …) se dégagent deux aspects importants de la pensée de l’historien: la relation-miroir de 15 siècles entre l’islam et la chrétienté et les causes du déclin du monde arabo-musulman depuis le XVIIe siècle. Pour Lewis, les deux religions – comprises comme des ensembles de civilisations – sont en confrontation depuis toujours. Loin d’être un pur affrontement guerrier – un «choc» –, islam et chrétienté se guettent, se comparent, «débattent» parfois: elles partagent des affinités et une «attitude commune» envers la religion. Dans une perspective comparatiste, l’absence d’Eglise chez les musulmans est un élément crucial selon le Britannique: Mahomet est un conquérant civil et religieux, alors que le christianisme, de par son histoire, a dû composer longtemps avec un pouvoir civil païen.

Sans structure cléricale, le pouvoir fut bien davantage concentré dans les mains du prince. Mais, rappelle Lewis, l’autocratie dans les pays arabes avant la conquête turque était le plus souvent éclairée et bien plus tolérante envers les minorités religieuses que les Européens du Moyen Age.

L’histoire de ces deux civilisations est aussi celle de la lutte pour l’hégémonie. De l’an I de l’Hégire jusqu’à l’échec du siège de Vienne en 1683, l’islam domine une Europe promise à la conquête. Puis de l’arrivée de Bonaparte en Egypte jusqu’à nos jours, c’est le reflux: se déverse alors, par la force ou le soft power, la civilisation occidentale sur le monde musulman, qui n’a pas su moderniser son armement et ses institutions, ouvrant les chapitres des résistances: le panarabisme et l’islamisme.

La modernité venue d’Occident a déteint sur la conception du pouvoir, elle a permis aux autocrates de devenirs d’authentiques dictateurs en brisant les contre-pouvoirs traditionnels. Lewis insiste bien sur ce point: la dictature n’est pas consubstantielle à la civilisation islamique, elle est la conséquence d’un placage extérieur sur un terreau qui, plus attaché à la justice du prince qu’à la notion de liberté, était peu préparé à lui résister.

Dans ces articles écrits avant les événements de 2011, Lewis, revêtant par moments l’habit de l’éditorialiste, entrevoit et espère une libération des peuples arabes. Sans jamais accuser l’Occident du soutien aux dictatures, et mû par une admiration pour le monde arabe, il déclare dans une envolée singulière: «Il est temps pour les pays du Moyen-Orient de rejoindre le monde libre et de retrouver la place qui est la leur à l’avant-garde de la civilisation.»

«Je préfère parler

de grand débat que de choc entre monde chrétien et islam»