Le bleu des yeux, magnétique, comme à l'époque où il entraînait ses jeunes camarades yverdonnois dans des joutes inventées par ses soins: le «Grand Jeu de la vie» par exemple. L'attention formidablement amicale aussi, c'est-à-dire exigeante, dans le hall du Théâtre de Vidy à Lausanne. Benno Besson, 81 ans, ne pense qu'à ça, comme toujours: au jeu.

Benno Besson vient donc de sortir d'un pas pressé de la salle Charles-Apothéloz, il est 11 heures du matin, il a respiré l'air du plateau, a souri peut-être en songeant à cette tocade en passe de devenir spectacle: Les Quatre Doigts et le Pouce ou la main criminelle du Vaudois René Morax, farce paysanne du début du XXe siècle. La tentation était forte, mais la pochade paraissait si légère… Puis tout s'est accéléré: Benno Besson lit Gringoire, merveille méconnue signée Théodore de Banville, contemporain de Victor Hugo. Une pochade d'un côté. Un conte de l'autre. Il tient son diptyque. Et le voilà au travail.

Benno Besson: Au départ, René Morax, c'est un caprice. Je gardais le souvenir d'avoir lu Les Quatre Doigts et le Pouce devant mes camarades de classe un samedi matin au Collège d'Yverdon. Ce jour-là, j'avais tellement ri que je ne parvenais plus à lire… Soixante ans plus tard, tout se complique.

Samedi culturel: Pourquoi?

– Dans mon esprit, on ne pouvait jouer Les Quatre Doigts et le Pouce que dans le canton de Vaud. Au début, je pensais même le faire avec des comédiens amateurs. Mais mon équipe de production a mis sur pied une tournée en Suisse, en France et en Belgique. Or, je ne voulais pas qu'on rigole des paysans vaudois à Genève, en Valais et jusqu'à Namur. Il fallait donc habiller cette farce avec une autre pièce. Je me suis souvenu de Gringoire, fable historique découverte aussi au collège.

– Mais qu'est-ce qui est spécifiquement vaudois dans la farce de Morax?

– D'abord cela se passe à Villars-les-Biolles, dans les coulisses d'un théâtre campagnard où un régent tente d'orchestrer une comédie avec ses élèves devant un public impitoyable. Et puis c'est écrit par un intellectuel de la Riviera lémanique, avec toute la considération hautaine de ces gens pour les paysans. Il les aime bien, mais c'est un amour snob.

– Cela vous agace?

– Disons que le regard de Morax sur ce monde est très différent du mien. J'ai grandi avec les paysans. J'étais fils d'instituteur et il m'arrivait souvent de travailler aux champs et à l'écurie. Les paysans, forts de leurs contacts avec les animaux et la nature, étaient dotés à mes yeux d'un pouvoir que mon père n'avait pas.

– Comment traiter alors cette œuvre?

– Mais le plus sérieusement du monde. Si on l'appréhende ainsi, elle se mue en tragédie. C'est du Ibsen. Ces paysans qui n'arrivent pas à jouer le spectacle que dirige l'instituteur du village… Tout ce qui rate sur une scène est grave. En jouant, l'individu s'expose au regard des autres, il se met à nu. Jouer, c'est naïf, enfantin. Ces agriculteurs se retrouvent tout à coup dans la peau d'un enfant. Cela pose toute la question de la nature du théâtre.

– Quelle est pour vous la grande difficulté de la pièce?

– L'accent vaudois. Les comédiens romands s'appliquent à gommer leur accent. Quand il s'agit de le reprendre, ils le font comme des Français. C'est ridicule. Il faut donc trouver la bonne musique et éviter la caricature.

– Comment vous est venu le goût du théâtre? Alliez-vous au Théâtre du Jorat fondé à Mézières par Morax?

– Pas du tout. Pour nous, Mézières, c'était le Léman. Cela nous semblait tout aussi loin que la Fête des Vignerons à Vevey. Non, enfant, je n'ai rien vu au théâtre. Malgré cela, dès l'âge de 7 ans, je savais que j'en ferais et qu'il n'y aurait rien d'autre. Beaucoup plus tard, je me suis souvenu d'une fête de fanfare à laquelle j'avais assisté petit et qui a sans doute tout déclenché. Mais celui qui a beaucoup compté durant toutes ces années, c'est notre professeur André Tanner. Culturellement, il nous a ouvert beaucoup de portes. Nous vivions pour ses cours.

– Vous saviez donc très tôt que vous seriez professionnel?

– Non. Cela, je l'ai su plus tard. Nous sommes bien allés à Lyon en 1942, invités par Jean-Marie Serreau, pour y suivre des cours de théâtre. C'était la première sortie. Nous devions y rester un semestre. Mais nous sommes rentrés au bout d'un mois. Je m'y étais exercé à cracher des noyaux de cerise.

– Comment s'est alors fait le passage d'Yverdon à Zurich?

– Par ma sœur qui avait quinze ans de plus que moi et qui y habitait. Je l'ai rejointe avant la guerre pour y continuer l'école. J'avais été renvoyé du gymnase de Lausanne. On m'estimait insuffisant, le directeur, un certain Forel, m'avait dit: ferblantier, c'est un métier. Et j'avais été liquidé. A Zurich, je suis allé voir des spectacles au Schauspielhaus, mais je n'ai pris aucun contact. Mon premier contrat, c'est après la guerre. Jean-Marie et Geneviève Serreau organisent des tournées en zone d'occupation française en Allemagne. Là, j'ai joué et je leur ai ramené L'Exception et la Règle de Brecht, que nous avons traduit, Geneviève et moi. On l'a présenté à Paris. Puis Brecht m'a invité en 1949 à le rejoindre à Berlin. Là, c'est devenu sérieux.

– Et avant, vous n'envisagiez aucune alternative au théâtre?

– J'étais dans le flou, j'étais insouciant. Je ne pensais même pas tenter ma chance à Lausanne ou à Genève. Tout était très vague. Mais je ne voulais faire que cela.

– Mais comment vos parents ont-ils accepté ce choix?

– Ils avaient peu de moyens et ils avaient déjà élevé quatre enfants, j'étais le cinquième. Ils m'ont laissé faire ce que je voulais.

– Et vos sympathies pour la gauche?

– Mon père lisait la Gazette de Lausanne et votait libéral. Mais il me laissait libre de mes choix politiques. Quant à ma mère, elle n'a pas été très fière quand j'ai monté Les Trois Soldats de Brecht à Yverdon. Le bon Dieu se suicidait à la fin et elle me disait: «Tu sais, Benno, on ne sait jamais.»

– Que représente aujourd'hui cette plongée dans Morax, auteur qui ne vous était pas familier?

– C'est très différent de tout ce que j'ai fait, à cause de l'accent vaudois. Cette rencontre avec l'accent me replonge dans les ténèbres de l'adolescence, dans sa clarté aussi. C'est pour cela que je ne veux pas qu'on se moque de ces personnages et de ce texte.

– Comment vivez-vous ce retour aux origines?

– C'est très perturbant. Quand je suis rentré de Berlin et que j'ai monté mon premier spectacle en français depuis des années à Avignon (ndlr. Comme il vous plaira de Shakespeare, en 1976), j'étais aussi très désarçonné. C'était ma langue que je retrouvais. Eh bien là, c'est la même chose: des expériences de vie, des façons

anciennes d'aborder la réalité remontent à la surface.

– De quel spectacle rêvez-vous?

– Je ne sais pas. Mon plaisir a été de découvrir bien plus de choses que je ne l'avais imaginé. Par exemple, ce que dit Théodore de Banville quand il parle des pays riches où des milliers de gens crèvent de faim. Ce sont des positions altermondialistes avant l'heure. Ou quand il fait du poète Gringoire, qui est un marginal, le porte-parole des victimes condamnées au silence par le système, tout cela résonne. Que sa voix frappe les puissants, ce n'est pas rien. C'est une définition forte du poète, très étrangère aux artistes d'aujourd'hui.