Critique: «Moby Dick»

Quand l’imagination prend le large

Faire confiance au théâtre. Oser porter à la scène l’un des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Et mêler ses propres mots à ceux d’un auteur que l’on place très haut dans son panthéon personnel. La tentation était forte pour Fabrice Melquiot, le directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève, et Matthieu Cruciani, metteur en scène associé à la Comédie de Saint-Etienne. En montant Moby Dick, le roman-fleuve de l’Américain Herman Melville (700 pages), paru en 1851, les deux hommes de théâtre ont réussi cette gageure.

Fabrice Melquiot signe l’adaptation du roman. Son écriture, vive et ample, se déploie sur un plateau qui convoque l’imaginaire. On est happé par la force des tableaux, et la fabrique du théâtre qui est à l’œuvre participe du plaisir éprouvé. On sait que c’est un jeu, mais on veut y croire. Comme lorsque le capitaine Achab, dont la jambe a été arrachée par Moby Dick, répond à Starbuck, son second qui s’étonne de le voir avancer sur ses deux jambes: «Tu sais que ce que tu vois n’est pas tout ce qu’il faut voir.»

Tout se joue ainsi dans un espace qui évoque le théâtre. Des chaises disposées devant une estrade sur laquelle un rideau s’ouvre. Au-dessus, en lettres lumineuses, «Le Pequod», le baleinier à bord duquel Ishmaël embarque pour la première fois pour découvrir le monde. Le novice ignore encore que son capitaine est habité par une obsession: se venger du cachalot qui l’a mutilé. Le drame est en marche, et il est prenant.

Le passé qui hante Achab (formidable Sharif Andoura, ivre de douleur) affleure par des images en noir et blanc projetées sur un écran. On est à bord du vaisseau qui court à sa perte. L’écran, bientôt, ne peut plus contenir la houle. La confrontation avec le monstre est imminente. L’équipage se retrouve alors accroupi autour d’un Pequod miniature. Face à lui, une baleine blanche. Les marins dans l’œil du cyclone manipulent ces cocottes en papier. Rien n’est factice dans ce théâtre. «Un bateau peut voguer. Mais le mot bateau peut-il en faire autant?» demandait tantôt Ishmaël. Les mots de Melquiot transportent.

Moby Dick, sa 4 et di 5 oct. à 17h, Théâtre Am Stram Gram, Genève. Dès 8 ans, 1h10. 022 735 79 24, www.amstramgram.ch