Le grand méchant loup, la clope au bec

Le Palais Lumière, à Evian, consacre une riche exposition aux contes de fées. Une ode à la rêverie

C’est un petit être accroché à un ponton, il vous regarde, vous tend presque la main. Autour, ses semblables affichent leurs mines de pantins. Sur les quais d’Evian, des personnages de bois flotté et leurs cabanes cocons invitent l’imagination à gambader. L’esprit et le cœur vagabondent tandis que les pas mènent au Palais Lumière, écrin de l’exposition Contes de fées, de la tradition à la modernité.

A l’entrée, le logo Disney se balance sur une musique de Chopin, mais c’est bien la dimension populaire du conte que l’artiste Katia Bourdarel a souhaité montrer, loin d’une réflexion sur l’américanisation de la culture. Comme pour appuyer ses dires, une sorte d’antichambre réunit pêle-mêle images d’Epinal, plaques lumineuses que l’on projetait aux enfants du XIXe siècle, livres ou objets dérivés. Mais entrons dans le vif du sujet. Articulée autour du «carré magique» que forment Grimm, Perrault, Andersen et Carroll – faute de pouvoir embrasser le monde entier – l’exposition pointe pour chaque conte quelques-unes de ses illustrations les plus convaincantes.

Commençons par Le Petit Chaperon rouge. Il y a les gravures de Gustave Doré, si minutieuses, les lavis de Georges Méliès ou les estampes d’Arthur Rackham. Et puis il y a le loup qui clope d’Antoine Doré (comme Gainsbourg, le pauvre animal s’est fait retirer la tige de l’affiche de l’exposition), celui qui livre des pizzas (Jean Claverie) ou conduit une grosse berline (Alain Gauthier). Ou encore cet incroyable récit constitué uniquement de ronds de diverses tailles se déplaçant au fil des pages – rouge pour le chaperon, noir pour le loup, vert pour les arbres, etc. Un bijou d’inventivité simplissime pensé en 1965 par Warja Lavater. Tant de variété dans les traits, les décors ou les détails de l’histoire ravit Dominique Marny, commissaire de l’exposition: «Le conte est en mouvement depuis ses origines. Il était raconté oralement au départ, de génération en génération. Il est réapproprié aujourd’hui par des artistes contemporains, moins collés au texte que les classiques tel Gustave Doré.»

Le nombre de publications 2014 citées dans l’exposition témoigne de la vivacité de ce secteur de l’édition. Face à la multiplicité des ouvrages, les trois commissaires ont fait des choix esthétiques. Ainsi de cette Blanche-Neige aux allures de manga, créée par Sophie Lebot. Ou cette sublime version de La Belle et la Bête par David Sala, tout juste en librairie. Son animal, majestueux, y apparaît mi-cerf aux bois dorés mi-lion. Ses décors et ses costumes semblent sortis d’un tableau de Klimt. Les sculptures de papier de Miss Clara, plus loin, sont magnifiques de finesse et de fragilité.

Pour certains contes, l’accent est mis sur un opéra ou un film dérivés. Très beaux dessins de Jean-Denis Malclès pour les costumes et les décors de Cendrillon créé en 1948 à Covent Garden. Photos de tournage de La Belle et la Bête, de Jean Cocteau. Touchants dessins de Jacques Prévert, pour Le Roi et l’Oiseau.

En sous-sol, le conte quitte les livres pour s’emparer de l’art contemporain. Dans une pièce obscure, cinq louves portent des masques de velours – des loups, donc – prolongés de rubans. Elles entourent un cabanon de bois noir duquel s’échappent des lumières et des murmures féminins. Katia Bourdarel a créé plusieurs pièces pour l’exposition: «Les contes ont toujours été considérés comme un art mineur. En tant que femme artiste, autre classe délaissée, j’ai de l’empathie pour eux. Et puis ils ont bercé mon enfance et celle de mes enfants. Les contes parlent à tout le monde, sans la moralisation des fables.»

«Le conte touche aux rêves, aux fantasmes, aux angoisses. Il est universel et transgénérationnel. On dit qu’il y a 31 histoires possibles, dont toutes découlent des contes», acquiesce Dominique Marny. Certains, pourtant, continuent de les réécrire. Dans La Princesse et le Dragon, de Robert Munsch et Michael Martchenko, la demoiselle plante un prince trop macho et superficiel. Ils ne se marient pas et ne font pas d’enfant. Une réflexion intéressante sur la construction sociale engendrée par les contes, malheureusement absente du Palais Lumière.

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