Marc Dugain. Une Exécution ordinaire. Gallimard, 350 p.

Encore dans toutes les mémoires, le naufrage du sous-marin Koursk, rebaptisé l'Oskar par Marc Dugain, sert d'emblème et d'appât à ce puissant roman. Au-delà de ce sinistre épisode survenu en août 2000 dans la mer de Barents, l'auteur parvient, grâce aux vertus d'un narrateur unique, lui-même personnage essentiel, à lier plusieurs histoires qui n'en forment en fait qu'une seule, celle de la Russie contemporaine.

Premier volet: Olga Attlina est une Russe juive si consciente de l'antisémitisme russe qu'elle a jugé prudent de gommer son nom réel, Altman. Cette femme médecin possède un don «magique» de soulager les douleurs. Le jour où un milicien vient la chercher sur son lieu de travail, en 1952, elle pense que son tour est arrivé de subir la déportation. Après de longues et humiliantes fouilles, elle se retrouve pourtant devant Staline en personne. Le vieux tyran livrant son corps meurtri aux mains «magiques» d'Olga fait des confidences et lui offre un petit cours de dialectique de la terreur. Raison d'Etat contre vie privée, Olga est acculée au divorce pour préserver le paradoxal secret d'un Staline ne jurant que par la médecine scientifique et cédant pourtant aux vertus de ses mains «magiques».

Deuxième volet: l'ascension fulgurante du jeune officier du KGB Plotov, exacte réplique de Poutine, au temps de la décomposition du régime soviétique. Pavel, le narrateur, professeur d'histoire, fils d'Olga, vit l'effondrement soviétique, puis la mainmise des oligarques sur les richesses du pays. Il brosse un portrait au vitriol de Poutine, apparatchik à l'intelligence froide, ambitieux, cynique, violent et démagogue. Le fils de Pavel, Vania, est un jeune officier de marine qui perd la vie dans le naufrage du Koursk.

Nous y voilà. Quand le sous-marin nucléaire le plus sophistiqué de Russie fait naufrage avec 118 hommes à bord, après deux explosions, le président Poutine, confronté à sa première grande crise, se déclare «prêt à gérer la vérité, à condition de ne pas avoir de survivants dans les pattes». Le récit de Marc Dugain met en scène un Poutine n'autorisant des secours efficaces, c'est-à-dire hors de portée d'une marine russe démembrée par un scandaleux trafic de matériel, qu'au moment où il peut tenir pour certain que la vingtaine de survivants sont bel et bien morts dans ce cercueil de fer à cent mètres de profondeur.

Marc Dugain se garde de trancher sur les causes du naufrage, encore mystérieuses plus de six ans après la tragédie. Fuite de gaz? Collision avec un sous-marin américain? Attentat tchétchène? Comment, se demande le narrateur, la vérité pourrait-elle déjà éclore «dans une vieille dictature comme la nôtre» alors que près de cinquante ans n'ont pas suffi à faire toute la lumière sur l'assassinat de Kennedy «dans une jeune démocratie comme l'Amérique».

Une très solide investigation (l'auteur s'est notamment invité dans un sous-marin nucléaire français et s'est rendu à Mourmansk), un souffle, une vision et une force narrative, peut-être un peu trop ampoulée de dialogues, telles étaient déjà les caractéristiques de La Malédiction d'Edgar, le précédent roman de Marc Dugain traitant justement de l'affaire Kennedy. On peut dire que cet écrivain atypique, venu de la finance et de l'enseignement commercial, tient ses promesses. Quant à la traduction russe d'Une Exécution ordinaire, il faudra peut-être bien l'attendre aussi longtemps que la vérité sur le Koursk dans un pays plutôt reconnaissant à Vladimir Poutine d'avoir remis un peu d'ordre dans la maison dévastée par la voracité des oligarques encouragés par la passivité complice de «Boris l'éponge». C'est que la liberté d'expression un temps surgie après le naufrage de l'empire «n'était pas l'aboutissement d'une lutte, mais d'un simple effondrement».