Perdus dans l’Ouest comme on l’est dans la vie

Au cœur du Montana, Thomas McGuane observe les derniers flamboiements de sa région, «un astre qui risque de s’éteindre». Et peint des familles américaines détraquées

Genre: Nouvelles
Qui ? Thomas McGuane
Titre: La Fête des corbeaux
Trad. de l’anglais par Eric Chédaille
Chez qui ? Christian Bourgois, 342 p.

Gentleman rancher. C’est à cheval, pieds à l’étrier, que l’on va à la rencontre de Thomas McGuane, au cœur du Montana, à l’ombre des montagnes cuivrées où se ruaient jadis les bisons, entre les tipis des Cheyennes et les charrettes des chercheurs d’or. Aujourd’hui, ces paysages vertigineux sont de plus en plus menacés, mais l’auteur du Club de chasse – qui vit dans un ranch de la Boulder River Valley – continue de s’y accrocher farouchement. «Comme mon vieil ami Jim Harrison, je sais que l’Ouest est un astre qui risque de s’éteindre, alors j’essaie de capter ce qui lui reste de lumière», dit le pur-sang des lettres américaines, ex-champion de rodéo dont l’œuvre tient du western élégiaque, du manifeste écolo, du road movie sentimental et de la peinture sociale – de plus en plus amère, au fil du temps.

Ce que l’on y découvre, c’est une Amérique qui dissimule ses multiples désarrois sous la bannière du libéralisme. Et qui a perdu ses rêves de pionnière, comme si elle avait été chassée du paradis. Voilà pourquoi les héros de McGuane sont si désemparés: cramponnés à leurs montures, ils s’escriment à transformer leurs chevauchées en quêtes spirituelles mais ils savent qu’ils ne tarderont pas à mordre la poussière. «Ils luttent courageusement contre les absurdités de la vie et, malgré les difficultés, ils continuent à agir, explique McGuane. A la fin, ils ont accompli un long chemin et ils se retrouvent face à leur propre vérité. Je vois la vie comme un immense chaos, avec des personnages qui se penchent les uns vers les autres en essayant de se tendre la main, un peu comme sur les fresques de la chapelle Sixtine.»

Ces êtres «en déroute» – titre du précédent recueil de McGuane –, on les retrouve dans les dix-sept nouvelles de La Fête des corbeaux, autant de zooms sur l’Amérique de la middle class où le scénariste de Missouri Breaks revient vers ses paysages préférés, cet Ouest dont il ausculte toutes les blessures – et les ultimes flamboiements. Avec, en exergue, cet avertissement emprunté à Marina Tsvetaïeva: «Vous autres, vous pouvez bien me tomber dessus. Je consigne juste votre comportement.»

Observateur hors pair, McGuane va donc se contenter de dévider la bande-son de son époque pour raconter comment ses personnages négocient avec la vie. Mal, le plus souvent. Comme si la reddition, et parfois la défaite, étaient leur lot commun.

S’ils souffrent, s’ils sont pour la plupart victimes d’«incontinence émotionnelle», c’est parce qu’ils se débattent dans des familles détraquées, thème désormais récurrent dans toute la littérature américaine. Une véritable obsession, un mal quasi endémique auquel McGuane ajoute sa propre touche. «Mariage sinistré», «foyer en faillite», «couple à la noix», on ne compte plus les invectives qui jaillissent sous la plume du nouvelliste. Ce que racontent les narrateurs de ses récits, c’est comment ils doivent aller se réfugier chez des proches quand leurs femmes les flanquent à la porte, parce qu’ils sont trop gros ou trop encombrants. Comment, à l’heure de la retraite, ils découvrent les anciennes – et torrides – aventures de leurs épouses, qu’ils croyaient fidèles. Comment leurs jeunes compagnes les plaquent s’ils ne peuvent leur assurer une vie décente – et comment elles reviennent implorer leur aide, parfois flanquées d’un bébé dont ils ne sont pas le père.

Il y a aussi beaucoup d’enfants perdus dans La Fête des corbeaux. Un garçon qui porte son fardeau de tristesse parce qu’il est «exposé au seul comportement nocif de ses géniteurs». Un autre qui s’enfuit chaque soir de la maison, quand ses parents commencent à vider des bouteilles de bourbon. Un autre qui doit affronter un vieux père malade, désormais «occupé à mourir», comme s’il avait déjà tourné la page. Un autre, encore, qui part en quête du passé de sa mère, avant de découvrir la vérité – ô combien dérangeante – qu’elle lui avait cachée.

D’un personnage à l’autre, McGuane montre comment l’amour s’effrite, comment il se brade ou se perd. Au mieux, il peut servir de «remède homéopathique». Ou rester clandestin, seule condition de sa survie: «Le soleil est peut-être le meilleur désinfectant, mais il fane la passion comme le reste», ironise McGuane, qui pratique lui aussi l’humour à dose homéopathique. Exemple: «Un jour, je prétendis être amoureux d’Adele et cet aveu fut accueilli par un silence dédaigneux. C’était éclairant. Je me rachetai presque en différant mon éjaculation durant peut-être quatre-vingt-dix minutes, ce qui me valut de rester deux jours cassé en deux avec une vive douleur dans le bas du dos. Je pris un peu d’ibuprofène et, en reconnaissance de mon sacrifice, Adele me lut des pages de Tartarin de Tarascon

Quant à l’Amérique dépeinte par McGuane, celle qui égrène son chapelet de ranchs et de petites bourgades entre le Montana et le Wyoming, elle semble marcher vers son crépuscule, sur fond de marasme économique, à l’image de tous ces vieillards dont on écoute les ultimes jérémiades, de récit en récit. Reclus dans des mouroirs, abandonnés, brisés par la maladie ou la démence, ils vont s’éteindre en emportant avec eux les dernières lueurs de tous ces mythes si radieux qui façonnèrent le Far West, à l’époque de son âge d’or.

C’est une histoire semblable que raconte La Fête des corbeaux, la nouvelle éponyme placée à la fin du recueil. «J’avais grandi sous tellement d’ombres qu’elles s’étalaient au-dessus de moi comme les feuilles d’un livre», lance le narrateur, Earl, un employé de banque qui est venu rejoindre son frère Kurt au chevet de leur mère, dans la maison de retraite où elle perd lentement la boule. Entre deux délires, elle finira par leur avouer l’inavouable – une ancienne liaison avec un Indien rencontré lors d’une fête rituelle –, des confessions qui vont rouvrir en eux de vieilles blessures mal cicatrisées. Et les jeter au tapis. Quant au narrateur, il devra attendre le jour des obsèques pour se libérer de ses tourments, oubliant au passage de pleurer sa mère. «Il y avait là des tas de gens, dit-il, surtout des personnes âgées. J’avais l’impression qu’ils étaient sous l’eau et que, moi seul, je possédais un bateau, un joli petit bateau. Je me chauffais au soleil et les vagues étaient clémentes. De temps en temps, je regardais par-dessus le bastingage. Je mettais les voiles.»

On n’en saura pas plus mais cette fenêtre qui s’entrouvre à la dernière page du recueil donne aux autres récits une coloration moins sombre. Comme une espérance, comme un répit au détour de toutes ces impasses où pataugent les personnages de McGuane, l’un des portraitistes les plus fins de l’Amérique profonde.