Richard Serra, 69 ans, né en Californie, raconte que le jour de son quatrième anniversaire, en 1943, il assiste au lancement d'un pétrolier en mer, ainsi se fabriquent les légendes. De là son goût pour la tôle d'acier rouillée, pour les objets gigantesques, pour les espaces majestueux! Quand il est venu visiter l'immense nef vide du Grand Palais, sous une verrière tout aussi immense, que les organisateurs de la manifestation annuelle «Monumenta»mettaient à sa disposition pour y créer une sculpture, il a d'abord été «submergé», dit-il, par le volume dans lequel aurait pu tenir le pétrolier de son enfance: 200 mètres de long, 50 de large (mais 100 face à l'entrée principale), une hauteur de 35 mètres jusqu'à la verrière (45 sous le dôme, et même 60 sous le campanile qui est au centre), le ciel et la lumière partout, le mouvement des nuages et les étoiles la nuit.

«Monumenta»a accueilli l'an dernier Anselm Kiefer; ce sera au tour de Christian Boltanski l'an prochain. Ses organisateurs n'hésitent pas à vendre le spectacle. Ils parlent de défi lancé aux artistes, de confrontation entre l'œuvre et le bâtiment construit pour l'exposition universelle de 1900. Un vocabulaire de combat. Un peu de suspense avant l'inauguration (réussira-t-il à dominer le Grand Palais?) et une prime à la performance. C'est l'art contemporain en superproduction. En 2007, pendant moins de cinq semaines, 135000 personnes ont visité Sternenfalle (Chute d'étoiles) d'Anselm Kiefer, avec ses colonnes de ruines et ses grandes toiles énigmatiques. Kiefer a prudemment biaisé en créant des espaces couverts et fermés pour y accrocher sa peinture, manière d'éviter les variations excessives de lumière et les contradictions d'échelle.

Richard Serra est plus à l'aise. Il a l'habitude des espaces publics. Sa sculpture est faite pour ça. C'est un costaud. Il a travaillé dans une aciérie pour payer ses études. Il affirme que les ouvriers qui réalisent ses énormes plaques d'acier à la patine de rouille sont les premiers à le comprendre. Courbes, droites, longilignes, carrées, il les pose en équilibre, il construit des chemins étroits où se glissera le visiteur, il en barre le paysage, parfois une place de New York sur 37 mètres et provoque la colère des riverains qui ont obtenu le retrait de Title Arc (1989) qu'ils considéraient comme un vulgaire obstacle. Il a beau être l'un des artistes les plus célèbres de sa génération, celle des sculpteurs minimalistes, ses œuvres ne sont pas toujours traitées avec considération. En 1983, il réalise Clara-Clara pour l'entrée du Jardin des Tuileries, côté place de la Concorde, deux courbes de 33 mètres sur 3,70m qui bouleversent la perspective rectiligne qui va du Louvre à l'Arc de Triomphe de l'Etoile. Les mécontents réussissent à la faire déplacer sur une place périphérique du XIIIe arrondissement, d'où elle finira dans un dépôt - elle a été remise en place à l'occasion de Monumenta. En 1992, il construit Intersection pour la place du Théâtre, à Bâle. C'est devenu le terrain d'exercice des tagueurs, des graffeurs et des chiens du quartier.

Il n'empêche, Richard Serra est cohérent et entêté. Il continue de produire des œuvres dont la présence transforme l'espace. Des incitations à revoir, à voir autrement, mais surtout à ressentir l'espace naturel ou artificiel par la déambulation, par le corps. Son intervention au Grand Palais s'appelle Promenade. Cinq plaques d'acier de 17 mètres sur 4, parfois légèrement inclinées; elles montent à l'assaut de la verrière et du ciel. Qui se promène? Les objets? Les visiteurs qui doivent marcher sur l'esplanade couverte pour découvrir leurs sortilèges, la minceur depuis l'entrée, le volume imposant depuis les côtés, la danse infime de ces géants dont les pieds sont ancrés dans le sol, les lignes et les failles qui se dessinent quand elles se superposent?

Après ses expositions au Musée Guggenheim de Bilbao et au MoMa de New York où il entraînait les visiteurs dans un dédale horizontal, Promenade est une surprise verticale. Elle amplifie le vide de la nef, permet d'en prendre la mesure, pendant que l'on marche en caressant l'acier au passage. Le minimalisme parfait. Pas celui des moyens techniques - il a tout de même fallu couler ces plaques dans une aciérie ultramoderne. Pas celui des fins - impossible d'épuiser, même en se promenant longtemps, tous les points de vue proposés. Mais ces cinq rectangles, qui ne sont que des masses inertes de matière quand ils sont empilés les uns sur les autres, se déploient avec élégance depuis qu'ils sont dressés au Grand Palais. Richard Serra ne cache pas son admiration pour les ingénieurs du génie civil, comme le Suisse Robert Maillart (1872-1940) dont il cite volontiers le nom. Un pont de chemin de fer ou d'autoroute est-il une œuvre d'art? Le débat n'est pas clos. Serra s'en moque. C'est un artiste.

Pour «Monumenta», il semble important de démontrer que l'art contemporain est à la porté de tous, et qu'il peut être populaire. De là un arsenal de pédagogie. Des médiateurs, affublés de tee-shirts qui permettent de les reconnaître, alpaguent les visiteurs à l'entrée pour leur proposer des commentaires. A défaut, un audio-guide. Ce bavardage est à déconseiller, la sculpture pas plus que la peinture ne se regarde avec les oreilles, et la Promenade n'exige pas plus d'explications qu'un paysage minéral, un coucher de soleil en montagne ou le décollage d'un avion. L'expérience physique suffit. A moins que l'on déteste, ce qui arrive, cette sorte de kitsch technologique. Mais dans ce cas, on n'apprécie pas non plus le lancement d'un navire en mer.

«Monumenta 2008». Richard Serra, Promenade.Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris. Rens.: http://www.monumenta.com. Ouvert tous les jours sauf le mardi, lundi et mercredi de 10 à 19 h, le reste de la semaine de 10 à 23 h. Jusqu'au 15 juin.