La céramique portugaise, telle qu'elle est révélée au public genevois dans le cadre d'une première exposition hors du Portugal, forme un monde en couleurs, très animé, empli de fantaisie. Conçue en collaboration avec le Museu Nacional do Azulejo de Lisbonne, et grâce aux prêts consentis par six musées portugais, la manifestation illustre une évolution qui conduit du XVIe au XXe siècle. La céramique portugaise est mal connue et particulièrement originale, du fait de la situation décentrée du pays en Europe et des influences lointaines, chinoises en particulier, mais aussi islamiques, qu'il a intégrées.

A la hauteur des modèles orientaux

Le Portugal a été le premier à importer la porcelaine de Chine et à imiter ses décors bleus, ses matières, tout en demeurant «en retard», sur le plan technologique, par rapport à l'évolution des potiers européens. Ceux-ci, en effet, adoptèrent dès le XVIIIe siècle les procédés de la porcelaine et de la faïence fine, tandis que les artisans lusitaniens, signe peut-être d'une plus grande inventivité, parvenaient à rivaliser avec les modèles orientaux, français ou anglais par les moyens de la faïence traditionnelle. Le fruit de ce dépassement de ses possibilités, en quelque sorte, se manifeste dans un mélange de vivacité et de gaucherie, dans une expression populaire marquée par de justes prétentions à l'excellence.

Mais l'originalité suprême des artistes portugais se résume à un mot, azulejos, qui désigne les carreaux de revêtement en faïence, dont se sont parées églises, maisons privées, cours intérieures, dans un dialogue fécond avec l'architecture. Les azulejos, ou l'horreur du vide, dont l'exposition comporte quelques exemples forcément lacunaires, qui donnent envie d'en voir davantage, sur place. Comme la copie de ce panneau d'azulejos réalisé pour le pavillon du Portugal à l'Exposition internationale de Paris en 1937. Ou comme ces panneaux polychromes, en bleu, jaune, manganèse et vert, teintes typiques de cette céramique.

L'exposition, riche et diversifiée, conduit d'un carreau porteur du motif de la «sphère armillaire» (1508/1509), qui symbolise à lui seul les grandes découvertes, jusqu'à des vases et des boîtes d'inspiration Art déco, fabriqués à Vista Alegre dans les années 1920. Entre ces deux pôles figurent des assiettes de faïence peintes en bleu, datées du XVIIe siècle, des œuvres religieuses et rococo du XVIIIe, comme ce buste reliquaire au visage penché, dont les yeux pensifs et mélancoliques semblent suivre le public dans sa visite, des terrines animées de poissons ou de cygnes, les bouteilles anthropomorphiques en vogue au XIXe siècle et les exemples d'azulejos à patron moulé, fabriqués à Porto ou à Gaia.

On en arrive aux céramiques imaginées à la fin du XIXe siècle par Rafael Bordalo Pinheiro, véritables sculptures d'inspiration satirique, une théière en forme de tête de Chinois, un crachoir très funk qui figure la tête et la bouche ouverte d'un usurier, et aux œuvres Art nouveau, ornées de papillons, de grenouilles et autres libellules. La céramique portugaise se présente donc comme fortement identitaire, en même temps qu'inventive dans sa façon de se réinventer, de mettre un point d'honneur à suivre l'évolution du goût sans renier le sien propre, tourné vers l'improvisation, l'anecdote et les saveurs du quotidien.

Céramique du Portugal du XVIe au XXe siècle. Musée Ariana (av. de la Paix 10, Genève, tél. 022/418 54 51). Me-lu 10-17h. Jusqu'au 28 mars.