Quand on est grand, très grand comme Camille Rebetez (1,98 m), on a forcément envie d'empoigner le monde pour le redresser. Surtout que les mains sont à la mesure de la taille: immenses et impatientes d'adoucir le sort de l'humanité. Ce jeune Jurassien dont le Poche, à Genève, après l'Arsenic, à Lausanne, joue Nature morte avec œuf a le profil de son histoire: en 1977, ses parents ne se contentaient pas de le concevoir. Avec d'autres enflammés, ils fondaient le Café du Soleil de Saignelégier, centre culturel autogéré qui a marqué l'histoire de la Suisse émancipée. Que reste-t-il de l'utopie? Un enfant Poucet, parfois égaré, mais dont le regard aigu sur le monde a plus d'un trait à lancer.

Dis-moi ce que tu écris et je te dirai qui tu es. La maxime vaut peut-être pour Chappaz ou Chessex, moins pour Camille Rebetez. Car à lire Nature morte avec œuf, pochade loufoque sur le commerce des corps et l'exploitation sans limite de la misère humaine, on s'attend à rencontrer un petit gabarit, cynique et élastique, qui pratique à l'envi joutes orales et mots d'esprit. Rien à voir avec le natif des Franches-Montagnes aujourd'hui installé à Porrentruy. Au sommet de cette silhouette de géant que les ligues de basket s'arracheraient, une tête d'enfant, yeux bleus et visage rond, qui élabore sa parole avec une touchante application. «J'ai l'impression d'être terne», «ce n'est pas ça que je voulais dire», reviennent souvent dans une conversation qui ne manque pourtant ni de forme ni de fond. Très vite, d'ailleurs, l'auteur laisse l'écume biographique pour aborder le cœur de sa mission: «Sur le plan théorique, comme dans ma pratique, je m'interroge sur un théâtre qui puisse parler de politique sans sacrifier la dimension artistique et, surtout, sans exclure le public en le gavant d'un discours didactique.»

La preuve de sa curiosité, Camille Rebetez l'a donnée en acceptant par trois fois de revenir sur le texte actuellement joué. «Il est évident qu'une pièce de théâtre doit évoluer au contact de la scène. Pour Nature morte, certains personnages étaient sous-exploités, j'ai rééquilibré.» Avec, comme mentors, non seulement le metteur en scène Andrea Novicov, connu pour ses avis tranchés, mais aussi, dans le cadre d'une résidence d'écriture organisée par la Société suisse des auteurs, le Belge Jean-Marie Piemme, «excellent dans l'analyse rythmique et sémantique d'une pièce».

On le voit, Rebetez a fait ses humanités. Une maturité classique au Lycée cantonal de Porrentruy, après une scolarité «sans histoire, c'est plus tard que ça s'est gâté». Voyou, Camille? Non, juste un peu perdu. Toujours ce syndrome du petit Poucet, soucieux de sauver ses frères humains (son écrivain préféré est Albert Cohen), mais qui oublie parfois les moineaux affamés en semant son pain. «Je suis papa d'une petite fille de 18 mois et je peux m'émerveiller devant un champ de pissenlits. Mais, la minute d'après, je deviens enragé face à la pornographie institutionnelle qui banalise l'affichage de femmes en string sur les murs de la ville.» Et là, le fils d'anarchistes sent la moutarde lui monter au nez. «J'ai l'air gentil comme ça, mais j'ai une violence en moi que je suis heureux de canaliser dans l'écriture parce que, sinon, je ne sais pas de quoi je serais capable.» Qu'il se rassure, on a appris à se méfier des gars du Jura.

Cette sensibilité aux dérèglements de la société, Camille Rebetez l'a affinée à Montréal où il a suivi pendant cinq ans, à l'UQAM (Université du Québec à Montréal), un enseignement du théâtre présentant «l'avantage d'allier théorie et pratique à travers un questionnement beaucoup moins textocentré qu'ici». Comprenez, une vision du théâtre où le verbe n'est plus le pilier central, mais un simple partenaire de création au même titre que l'image, le mouvement et le son. «Sur les questions sociales, ils ont aussi vingt ans d'avance à Montréal. Impossible d'imaginer les stupides blagues racistes ou machos qu'on entend encore dans nos bistrots.» Mais alors pourquoi l'a-t-il quitté cet Eden rêvé? «Parce que ma compagne, la metteur en scène Laure Donzé, a obtenu un poste d'enseignement à Porrentruy.» Et, dans la foulée, Camille le juste de concéder que jamais il n'aurait connu pareille notoriété au Canada. Du reste, de retour au pays, lui et sa compagne ne sont pas restés les bras croisés. Avec d'autres enflammés, exactement comme papa et maman Rebetez trente ans avant, ils ont créé Extrapol, une compagnie théâtrale qui traite des problèmes de société. La fin du monde ouvrier dans Comme un Quartier de mandarine sur le point d'éclater créé aux Fours à Chaux de Saint-Ursanne en 2004 et la barrière de rösti dans Guten Tag, ich heisse Hans, satire de la méthode d'enseignement de l'allemand qui a rencontré un très grand succès. «En tout, avec la tournée romande prévue cette saison, on aura joué 47 fois. Rare pour un spectacle conçu dans le Jura.» Ou comment le petit Poucet a raison d'avoir un appétit d'ogre.

«Nature morte avec œuf», coll. Théâtre en Campoche, éd. Campiche, 2006.

Le Poche-Genève, rue du Cheval-Blanc 7, du 5 au 25 juin (Loc. 022 310 37 59).