Culture

Grand Prix BD de Sierre, Marc-Antoine Mathieu tire son succès d'un mystérieux dessin

Le jury du festival de Sierre a proclamé hier un palmarès de qualité. Mais hormis un grand prix à un auteur fascinant, quoique méconnu du grand public, il n'a pas poussé l'audace jusqu'à récompenser de réelles innovations

Dans chacune de ses trop rares œuvres, Marc-Antoine Mathieu donne le vertige, et la forme, toujours surprenante, est indissociable du fond, jamais anodin. C'est dire que le Grand Prix de la Ville de Sierre, qui le distingue pour son dernier album, Le Dessin (paru aux éditions Delcourt), est un véritable événement et récompense un artiste de grand talent, même s'il est méconnu. Sa pratique presque immuable du noir et blanc, constituée de beaux aplats tranchés, n'est pas faite pour populariser ses albums, tant il est vrai que la couleur est un critère important pour une large diffusion. Mais les cinq livres qui constituent sa production disponible sont à découvrir sans retenue.

Abandonnant son personnage habituel qui vit plus ou moins consciemment dans les cadres et les affres de la fiction, Corentin Acquefacques (prononcez Akfak, une référence sonore et inversée à Kafka), Mathieu se lance dans une vertigineuse quête du sens de la vie, à travers l'amitié de deux peintres. Le premier est enterré à la première page, et laisse à l'autre le choix d'un souvenir à prélever dans un capharnaüm d'œuvres d'art entassées dans un dépôt. Il en ressort avec une gravure anodine, qui se révèle être un univers insondable dans la profusion des détails qui se révèlent à la loupe, puis au microscope. Il devient célèbre en recopiant des infimes détails de ce dessin, mais ce n'est qu'à la fin de sa vie qu'il découvrira le véritable message de la gravure. Avec une précision narrative au scalpel, d'une simplicité ébouriffante, un découpage d'horloger et de très grandes cases régulières et silencieuses (hormis le récitatif discret, il y a très peu de dialogue), Mathieu nous aspire comme à son habitude dans le maelström de cette image à la fois finie et infinie et une énigme dont le graphisme est le support direct.

Le Prix de la découverte a été attribué à Nicolas Vadot et Olivier Guéret, pour Norbert l'imaginaire (Le Lombard). Un dessin classique mais fort bien maîtrisé d'un bout à l'autre, pour une guerre intérieure sans merci entre les troupes disciplinées de la raison et les trublions de l'imaginaire et du sentiment dans le cerveau d'un jeune homme un peu amorphe, jusqu'au coup de foudre qui fait exploser toutes ses barrières émotives. On ignorait que nos neurones abritaient une telle faune, et même un journal officiel plus servile et rébarbatif que la Pravda…

Avec Tronchet (Didier Vasseur), c'est un vieux routier du rire qui décroche le Prix de l'humour, mais son Raymond Calbuth, après dix ans d'absence, est toujours aussi efficace (chez Glénat). Le septième volume de ses aventures en pantoufles nous projette dans ses fantasmes héroïques, toujours renforcés par l'admiration sans faille de sa femme Monique, et on finit presque par croire que Calbuth a effectivement sauvé la terre de l'invasion des poulpes. Le film que Tronchet a réalisé, avec notamment Richard Berry et Darry Cowl, sera-t-il de la même veine? Sortie prévue le mois prochain.

Le Prix coup de cœur est allé à Christophe Chabouté (éditions Paquet, voir Le Temps d'hier) pour Un Ilot de bonheur. Brève rencontre dans un parc entre un petit garçon fuyant des parents déchirés et un clochard qui se reprend pour aller retrouver son propre enfant. Une histoire en noir et blanc, simple et belle, pleine d'espoir, qui a visiblement «touché profondément» le jury, à en croire l'émotion exprimée par l'animateur de radio Ivan Frésard.

Une bande dessinée sans paroles pour les petits enfants, c'est plutôt rare, mais logique: pas besoin de savoir lire! C'est le cas de Petit Père Noël, de Thierry Robin, avec Lewis Trondheim au scénario (Dupuis), qui décroche le Prix jeunesse. Quand le Père Noël et les gentils démons de Halloween s'allient contre les méchants bûcherons, l'efficacité est garantie.

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