LIVRES

Le grand roman du premier goulag russe

Dans «L'Archipel des Solovki», Zakhar Prilepine sait montrer ce qui reste d’humanité dans les pires circonstances. Georges Nivat, spécialiste du monde et de la littérature russes, a lu le livre à sa parution en langue originale en 2014. Il livre un éclairage historique et critique de ce phénomène littéraire

Pendant des siècles, l’archipel des Solovki, dans la mer Blanche, a été un haut lieu de la vie spirituelle russe. En 1923, il est devenu un camp de rééducation de la toute nouvelle Union soviétique, l’ancêtre du Goulag. Aujourd’hui, les Solovki ont retrouvé leur destin religieux et sont un «lieu de mémoire». Un aïeul de Zakhar Prilepine y a été déporté et l’écrivain signale dans sa préface cette raison personnelle de son intérêt. Mais son ambition dépasse largement ce souvenir familial: son roman est une somme réaliste, très documentée, incarnée dans une foule de personnages formidablement vivants.

A la manière des grands auteurs russes, Prilepine sait faire percevoir, dans les contextes les plus durs, les plus désolants, ce qui persiste d’humanité, voir Pathologies (2007), sur la guerre en Tchétchénie, ou les nouvelles dans Une chaussure pleine de vodka chaude (2011). On le suit sans fléchir à travers les huit cents pages du livre, et on en reprendrait bien à la fin.

Le parricide, en référence à Dostoïevski

L’Archipel des Solovki se situe dans la tradition du roman concentrationnaire. Le titre de la version française renvoie à L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. La référence à Dostoïevski est explicite: le personnage principal, Artiom, est un parricide. On ne l’apprend que tard, et il faut arriver à la page 500 pour connaître le motif de son crime.

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Prilepine mène ce jeune homme à travers le microcosme qu’est le camp au début des années 1920. Le chef est alors un Letton cultivé, entreprenant et cynique, Eïkhmanis. Il a des projets économiques, scientifiques, écologiques et artistiques que doit réaliser une population hybride de détenus: contre-révolutionnaires, Russes blancs, prêtres et moines en grand nombre, artistes, savants, paysans, marginaux, truands cohabitent sous la surveillance de soldats mal formés et de tchékistes.

Lutte sans répit pour la survie

Artiom, qui parle français et a beaucoup lu, en tire un sentiment de supériorité dont il mesure vite la vanité au cœur de cette lutte de tous les instants pour la survie. Il est au seuil de sa vie d’adulte, indécis, hardi jusqu’à l’inconscience parfois, attachant. Que serait-il devenu dans une autre vie? Les Solovki le briseront.

L’homme est sombre et effrayant, mais le monde est humain et doux

Prilepine l’envoie aux tâches les plus diverses: cueillette des baies, coupe des grumes, nettoyage du cimetière, élevage des renards. Les conditions de travail sont très dures. Il s’agit de respecter la norme: la ration alimentaire en dépend. Très vite le combat contre la faim et le froid vire à l’obsession et efface toute solidarité.

Liaison clandestine

Mais il y a aussi une vie intellectuelle aux Solovki, des chercheurs détenus, des écrivains, des penseurs. Artiom assiste parfois à des «soirées athéniennes», plus ou moins clandestines, où l’on boit, mange et philosophe. Il est un temps engagé à la préparation de «spartakiades» sportives. Il connaîtra aussi l’horreur du cachot et la folie de l’arbitraire. Une liaison clandestine avec la maîtresse délaissée d’Eïkhmanis lui sauve parfois la vie mais le met aussi en danger de mort: le pouvoir peut changer de mains à chaque instant.

Nous avons ici nos classes sociales, nos conflits sociaux, et même un régime qui nous est propre – proche, je pense, du communisme de guerre

Sous le ciel écrasant, perdues dans une mer glaciale, hantées par les cris des mouettes, les Solovki forment un univers clos sur lui-même, qui fonctionne selon ses propres règles, avec son langage. Il a la beauté d’une nature sauvage, rétive à se laisser dompter, qui incite à la spiritualité. Cela aussi, Prilepine sait le faire ressentir.

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«Quand on parle des camps, que ce soit Auschwitz ou Solovki, a-t-on le droit d’ajouter de la fiction?»

Le professeur Georges Nivat, spécialiste du monde et de la littérature russes, a lu le roman de Zakhar Prilepine au moment de sa parution en langue originale, en 2014.

Georges Nivat: Zakhar Prilepine est un publiciste doué, un excellent observateur et un narrateur habile, même s’il n’est pas un très grand styliste. Il a le sens de l’empathie, et son personnage principal, Artiom, est si sympathique qu’on le suit volontiers. Son Archipel est un très bon roman, documenté et bien construit. D’un point de vue historique, il est exact: Prilepine a beaucoup lu, il a travaillé six ou sept ans sur le sujet, il a séjourné sur place.

Je n’ai pas lu la traduction en français, mais il y a un problème dès le titre: en russe, L’Archipel des Solovki s’intitule Le Monastère, ce qui met bien en évidence l’aspect mystique et sacré du lieu. Ce monastère-forteresse-bagne a toujours été un avant-poste de l’orthodoxie au nord. J’y ai séjourné, on y ressent très fortement cette puissance; aujourd’hui il est redevenu un lieu de prière et l’hiver y est immensément long.

Le livre pose quand même un problème fondamental, d’ordre moral: il s’agit ici du premier goulag, d’une première «fabrique d’inhumain». Quand on parle des camps, de l’univers concentrationnaire, que ce soit Auschwitz ou Solovki, a-t-on le droit d’ajouter de la fiction, – entre autres, une intrigue amoureuse – à la cruauté absolue qui s’y est manifestée? Il n’y a plus de survivants du camp de Solovki, qui a été fermé par Staline en 1939. A-t-on le droit de construire un thriller sur une telle matière? Le temps est-il venu?

Le Temps: Le roman montre qu’au début, dans les années 1920, le camp avait un but de rééducation, un projet également scientifique. N’est-ce pas?

– Oui, il y a eu, entre autres, une immense bibliothèque, aujourd’hui disparue. Olivier Rolin en a fait un film. Parmi les détenus, il y avait une forte concentration de prêtres, de moines et d'évêques, et aussi de jeunes savants, comme Dmitri Likhatchev, spécialiste du russe ancien, qui y a passé plusieurs années pour avoir protesté contre la réforme de l’orthographe. Prilepine nous montre un cercle de privilégiés qui se réunissent clandestinement et poursuivent en quelque sorte des échanges très élevés, comme si c’était la suite de «l’Age d’argent», ce moment de renaissance russe qui va du monde de l’art à la prise de pouvoir par les bolcheviks, deux décennies d’effervescence intellectuelle et artistique au début du XXe siècle.

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Effectivement des savants comme le père Florenski sont passés de l’âge d’argent directement au bagne de Solovki. Lui n’en est pas revenu… Prilepine met en scène de tels dialogues, mais à les lire, je suis gêné. La cruauté n’enlève-t-elle pas la capacité de penser? Wiesel, Celan, Chalamov ou Soljenitsyne évoquent le problème.

Le livre a en outre une faiblesse du point de vue de la narration: la relation érotique entre le héros et la cheffe de la répression est peu crédible, même si cela sert de moteur au roman. Leur tentative de fuite est hautement improbable.

– Comment le roman a-t-il été reçu en Russie?

– C’est un immense succès. Depuis trois ans, il est en tête des ventes.

– Prilepine est un personnage de la vie politique, un nationaliste, est-ce aussi pour cela que le roman est un si grand succès?

– Prilepine est acteur de la vie politique autant qu’il est observateur et écrivain. Il rejoue le procès de la Russie assiégée par l’Europe. Non seulement on ne nous aime pas, on ne nous comprend pas, mais notre identité russe est menacée par une sorte de génocide. Ce baroudeur est aussi un écorché. Il connaît la violence, la guerre. Il a fait celle de Tchétchénie.

C’est un national-bolchévique, un disciple et ami de Limonov; il a été un opposant farouche à Poutine, qu’il accusait de trahir la Russie. Sa Lettre au camarade Staline est un chef-d’œuvre de sarcasme qui se termine par: «Nous sommes tous tes obligés. Sois maudit.» Mais depuis l’annexion de la Crimée, il a fait volte-face, allant jusqu’à combattre avec les séparatistes au Donbass. Selon lui, Kiev devrait même être prise depuis longtemps.


Zakhar Prilepine, «L’Archipel des Solovki», trad. du russe par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 832 p. 

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