Genre: Politique
Qui ? Alain Badiou
Titre: Le Réveil de l’histoire
Chez qui ? Nouvelles Editions Lignes, 168 p.

A chacun sa lecture des révolutions arabes. La plupart des intellectuels se réjouissent de la démocratie à venir. Certains vont jusqu’à mouiller leur chemise dans l’aride désert libyen pour soutenir l’intervention militaire, d’autres sont plus réservés et s’alarment des résultats des premiers scrutins. Alain Badiou assure de son côté que le Grand Soir (à Paris comme au Caire) n’est plus très loin, que la marche de l’histoire, confisquée par trente ans de capitalisme déchaîné, est sur le point de rayonner à nouveau.

Bien sûr, on ne pouvait attendre du philosophe français une apologie de la démocratie – qu’il exècre – lui qui depuis plus de quarante ans est resté fidèle à Mao et règne sur une petite frange de l’ultragauche. Dans ce livre qui tient autant du manuel du militant, du pamphlet que de la théorie politique, on retiendra surtout sa définition différenciée de l’émeute: il distingue l’émeute immédiate, comme celle qui a enflammé Londres, éphémère par nature, de l’émeute historique, qui a cours dans les pays arabes, porteuse d’une idée.

L’émeute historique ne peut s’épanouir que par la conjonction de trois facteurs: la prise de position sur un lieu qui deviendra emblématique (par exemple, la place Tahrir), la passion politique et son incarnation dans une minorité représentative, «générique» du peuple. Ici, son analyse ne manque pas de pertinence: nous parlons du «peuple égyptien» alors que numériquement il s’agit du 1/80 de la population. Nous lui octroyons instinctivement une légitimité.

C’est après que les choses se gâtent. La foule devrait-elle se retirer pour laisser place à un processus démocratique? Eh bien non. Alain Badiou considère que l’idée contenue dans l’émeute est une «vérité» qui résiste aux faits et aux opinions divergentes. La manif doit se prolonger en une «dictature transitoire» déposant et abolissant l’Etat, jusqu’à ce que règne la nouvelle société égalitaire.

Alain Badiou hait tant le principe de représentation du pouvoir qu’il méprise ouvertement l’élection et l’idée même de majorité. Lancé dans des élans eschatologiques, il voit une minorité sacralisée ivre d’incarner la volonté générale et prête à régner directement sur un peuple qui n’a qu’à bien se tenir: «Et c’est précisément cet élément dictatorial qui enthousiasme tout le monde, tout comme le fait la démonstration enfin trouvée d’un théorème, une œuvre d’art éclatante ou une passion amoureuse enfin déclarée, toutes choses dont aucune opinion ne peut défaire la loi absolue.» Il n’est pas sûr qu’à Tunis ou au Caire on goûte cette analyse. Mais qu’importe, puisque l’auteur, on le voit, cherche plutôt à provoquer un Occident qui, pense-t-il, finira par se soulever.