Nomination

Grand Théâtre, le prix de l’excellence

La plus grosse institution culturelle romande se cherche un nouveau directeur. Les candidats ont jusqu’au 15 novembre pour se déclarer. Mais Genève a-t-elle les moyens de s’offrir une grande figure capable de projeter la maison dans le futur?

Quand résonne le grand air du changement, wagnériens, mozartiens et verdiens oublient leurs querelles et communient dans un même chant d’espoir. Genève cherche un nouveau directeur pour son Grand Théâtre. Une personnalité à même de succéder à Tobias Richter, qui mettra à l’été 2019 un point final à dix ans de mandature. La grande tribu des lyricomanes spécule, se projette, rêve, comme les aficionados du Real de Madrid ou du FC Bâle, quand vient le temps de choisir le coach qui imprimera un autre style à l’équipe, lui permettra de changer de dimension, peut-être.

L’enjeu? Il est à l’évidence considérable. La maison de la place de Neuve est par ses moyens – un budget d’environ 60 millions – la plus grande institution culturelle romande et la deuxième scène lyrique de Suisse, derrière l’Opéra de Zurich. A l’échelle internationale, elle appartient à une ligue très chic, un cran en dessous de ces titans que sont le Metropolitan de New York, la Scala de Milan ou l’Opéra de Paris. Mais elle évolue dans la même catégorie que la Monnaie de Bruxelles et l’Opéra de Lyon, affirme l’ancien patron d’une scène européenne.

Lire l'éditorial: Grand Théâtre, le bonheur du choix

Court délai de candidature

Au pays des lyriques, on ne parle donc plus que de ce divin fauteuil. Depuis la mi-octobre, date où est paru l’appel d’offre, les candidats affûtent leurs scénarios. C’est que le temps presse. Ils ont jusqu’au mardi 15 novembre pour faire parvenir leurs dossiers à la Fondation du Grand Théâtre et à sa présidente, l’avocate Lorella Bertani. Délai trop court, dites-vous? «C’est toujours court dans ce domaine, rétorque cette dernière. Lorsqu’il s’est agi de trouver un successeur à Monsieur Blanchard en 2007, nous n’avons pas traîné non plus. Le monde de l’opéra est petit, il n’y a pas mille personnalités crédibles.»

Les bons candidats ne courent pas les coulisses. Mais Genève a-t-elle les moyens de s’offrir encore une figure, le Pep Guardiola de l’opéra – jeune entraîneur prodige naguère du FC Barcelone, aujourd’hui vénéré à la tête de Manchester City? Et doit-elle d’ailleurs miser sur un nom? Ou au contraire parier sur l’outsider, le talent qui attend son heure pour flamber au grand jour, à l’image de Hugues Gall qui n’avait que 40 ans en 1980, au moment de sa nomination au Grand Théâtre? Ce sont ces questions-là qui vont occuper le bureau de la Fondation, les deux experts mandatés par ses soins et Sami Kanaan, le ministre municipal de la Culture.

Flambée des salaires

Le métier de grand chambellan de nos nuits fait souvent fantasmer. On parle de flambée des salaires. Ce serait le prix de l’excellence. Et de la renommée. Au Metropolitan de New York, à la Scala, les revenus des patrons sont au diapason de la réputation de l’enseigne. A Milan, on a pu lire sur le site slate.fr que la rétribution de Stéphane Lissner avait abusivement été supposée atteindre un million d’euros par an, traitement qu’il aurait accepté de diminuer de 10% en 2009 pour aider l’institution en crise. A New York, les observateurs parlent de 600 000 dollars par an. A l’Opéra de Paris, le salaire avoisinait, au début des années 2000, les 400 000 euros annuels. A Zurich, la rémunération a pu atteindre 400 000 francs avec en prime 10% des sommes générées par le mécénat. A Lyon, elle est de 300 000 euros. Au traitement s’ajoute, dans l’Hexagone, ce genre d’avantage: voiture, chauffeur, appartement de fonction, défraiements très largement distribués.

Et à Genève? «C’est plus qu’un conseiller d’Etat (qui touche environ 260 000 francs brut par an ndlr.), beaucoup plus aussi qu’un directeur de théâtre de prose (130 000 francs annuels pour la Comédie ndlr.), mais moins qu’un patron d’une grande régie fédérale», note Sami Kanaan. On parle de 300 000 francs environ, ce qui est moins que la rémunération du directeur des Services industriels genevois qui se monterait à 377 000, bonus compris. Moins aussi que les émoluments du directeur de l’Aéroport de Genève qui atteindraient les 456 000 francs.

«Ce qui est sûr, c’est qu’en offrant entre 25 000 et 30 000 francs par mois, Genève peut rivaliser avec la plupart des villes européennes, note un spécialiste. Alors bien sûr, Paris est plus généreux, mais la maison compte plus de 1700 employés, ce qui n’a rien à voir.» Mais y a-t-il une doctrine en la matière? «On est assez calviniste sur ces questions, observe Sami Kanaan. Je suis réticent à jouer la carte de la star à tout prix, ou alors il faut qu’on ait la garantie que ça vaut la peine.»

Conclusion ici: Genève peut s’offrir les têtes les mieux faites du domaine, mais ne s’alignera ni sur Zurich ni sur Paris. Qui faut-il alors viser? Tout dépendra de la teneur des projets et des antécédents des candidats. Des barons en quête d’ivresse lémanique tenteront l’aventure. Des écuyers lestes voudront eux aussi forcer la porte du destin (lire ci-dessous). Quel qu’il soit, l’élu devra se glisser dans des habits qui n’ont plus rien à voir avec ceux de ses prédécesseurs. C’est que le métier a changé, souligne Lorella Bertani.

Compétence géo-stratégique

«Diriger le Grand Théâtre, c’est tenir les rênes d’une entreprise de près de 300 employés, souligne-t-elle. Un directeur doit maîtriser des outils de gestion qui n’existaient pas autrefois. Il doit être aussi un excellent communicant et tirer profit de tous les moyens à disposition.» Le résident de la place de Neuve devra donc non seulement avoir l’oreille fine – il lui revient souvent d’établir le casting des voix et des chefs – la passion des formes inédites, le souci du classique, mais aussi un solide carnet d’adresses, c’est-à-dire une aptitude à créer des alliances en Europe et au-delà.

C’est ce qu’on appellera une compétence géo-stratégique. Mais il ne faut pas oublier la nécessité de démocratiser et de rajeunir le public, rappelle Sami Kanaan. «Il ne faut pas l’attendre, il faut aller à sa rencontre, imaginer des opérations hors les murs, dans les parcs par exemple.» «Il faut que les gens viennent voir ce que nous faisons, qu’ils s’approprient les lieux, comme c’est le cas pendant la Fête de la musique, poursuit Lorella Bertani. L’Opéra des Nations contribue à cette démocratisation. Il faudra cultiver cet élan.»

Certitude: le Grand Théâtre possède une aura. «Ce qui est formidable, c’est qu’il échappe au star-system, mais les artistes de partout ont envie d’y travailler, souligne un connaisseur. Il a tous les atouts: une couverture médiatique qu’aucune ville de province ne peut garantir ailleurs, l’attrait du franc suisse et son histoire. C’est une rampe de lancement idéale pour une grande carrière.»

L’élu devrait être désigné au début de 2017. Il sera chargé dès juin de préparer la saison 2019-2020. Il aura alors toute latitude pour inventer le Grand Théâtre du futur.


Quelques papables possibles

Parmi ceux qu’on imagine pouvoir reprendre la direction de l’institution, la personne qui s’imposera aura pour mission de porter haut le flambeau lyrique genevois

Stéphane Lissner, 63 ans, Opéra de Paris

Avant: Châtelet, Orchestre de Paris, Théâtres des Bouffes du Nord et de la Madeleine, Festival d’Aix-en-Provence, Vienne, Madrid, Scala.

Ses plus: prestige et grande expérience, réseau exceptionnel, sens aiguisé de la politique, de la création et du rôle de l’opéra dans la société.

Ses moins: son prix et une arrivée un peu tardive, à l’âge de 66 ans en 2019.

Serge Dorny, 54 ans, Opéra de Lyon

Avant: Monnaie, Opéra des Flandres, London Philharmonic Orchestra et Festival de Glyndebourne.

Ses plus: expérience d’une scène nationale, programmation incluant des festivals thématiques saisonniers.

Ses moins: son prix et son affaire malheureuse à Dresde, où il a été licencié quelques
mois après sa prise de fonction. L’épisode pourrait lui rapporter 1,5 million de dommages et intérêts.

Eric Vigié, 54 ans, Opéra de Lausanne et Festival d’opéra d’Avenches

Avant: Opéras de Nice, Madrid et Trieste.

Ses plus: solide expérience lyrique, programmation variée avec attention à la jeunesse et à l’ouverture sur l’extérieur. Initiateur de la Route lyrique.

Ses moins: rayonnement international discret, choix artistiques classiques, metteur en scène et directeur de festival.

Dieter Kaegi, 59 ans, Opéra de Bienne-Soleure

Avant: Opéra de Zurich, productions lyriques pour la scène et l’écran. Deutsche Oper am Rhein, Monte-Carlo, Festivals d’Aix-en-Provence et Dublin.

Ses plus: Suisse, expérience variée.

Ses moins: metteur en scène lyrique actif (100 ouvrages en 30 ans).

Peter de Caluwe, 53 ans, Monnaie de Bruxelles

Avant: Nederlandse Opera.

Ses plus: expérience variée, collaboration avec des acteurs du domaine culturel, implication dans le tissu politique et social, également membre du Parlement culturel européen.

Ses moins: une moindre connaissance des spécificités régionales et helvétiques.

Alain Perroux, 45 ans, Festival d’Aix-en-Provence

Avant: Grand Théâtre de Genève.

Ses plus: Genevois, directeur de casting venu du journalisme, du chant, de la mise en scène, de l’écriture de livres sur l’opéra et la comédie musicale, de la dramaturgie et de la médiation. Connaissance intime du terrain et des interlocuteurs régionaux.

Ses moins: il n’a pas dirigé d’institution lyrique.

Sophie De Lint, 42 ans, Opéra de Zurich

Avant: Grand Théâtre de Genève.

Ses plus: directrice de casting dans la plus grande maison de répertoire helvétique, connaissance du terrain et des interlocuteurs régionaux.

Ses moins: elle n’a pas dirigé d’institution lyrique. (S. Bo.)

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