Lyrique

Au Grand Théâtre, un anneau de légende

Pour la réouverture du Grand Théâtre, la reprise de la «Tétralogie» de Wagner vient d’achever le premier de ses trois cycles. Retrouvailles

Lorsque la voie lactée du Grand Théâtre s’éteint pour la première fois en tournoyant, c’est comme une forme d’accomplissement. Entre émerveillement et douceur d’un retour aux sources, le spectateur retrouve la vie lyrique dans la maison mère rénovée.

Il se dit aussi que l’épopée qui l’attend pendant une semaine signe la fin d’une aventure et le début d’une autre. A l’image du mythique Der Ring des Nibelungen de Wagner, chargé de rouvrir le bâtiment historique, et qui annonce l’effondrement d’un monde en faisant deviner la naissance d’une nouvelle ère.

Opéra des opéras, sommet insurpassable sur le plan musical, humain, physique, philosophique et analytique, la «Tétralogie» a recommencé à dérouler son anneau de plus de quinze heures de musique, dans la production révélée en 2013 sur le même plateau. On retrouve ainsi la mise en scène de Dieter Dorn dans les décors et costumes de Jürgen Rose.

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Une légende illustrée

Qu’est-ce que le temps a enlevé ou ajouté à cette version déjà connue de la pharaonique partition? Peu de choses. Rien n’a été perdu de la légende, racontée en mode illustratif. Ce Ring tient du conte, et il s’y tient sans détour. Aucune volonté d’actualisation, de distorsion ou de symbolisation dans la lecture de l’œuvre. A part quelques projections vidéo de guerre en préambule de L'or du Rhin initial, les allusions à l’Histoire s’arrêtent aux premières notes.

On replonge dès lors dans l’univers onirique et archaïque d’origine. Au fil de l’œuvre, la fable creuse ses effets. Brumes nocturnes, forge industrielle, apparitions et disparitions magiques, profondeurs noires de forêt ou de fleuve, végétation mécanique menaçante, créatures inquiétantes ou flammes agitées: tous les ingrédients poussent au mauvais rêve, entre quelques tendresses volées.

Crème tranchée

Après les six années écoulées depuis la création genevoise et un retard de six mois dû à des infiltrations pendant les travaux, ce Ring ne pouvait proposer la même distribution. Changement de baguette d’abord: c’est Georg Fritzsch qui a repris la direction assurée à l’origine par Ingo Metzmacher. Autre univers, plus décanté, cadré, dégagé, allégé.

Quitte parfois à se décolorer et à perdre en tension et opulence, l’interprétation du natif de Dresde aura plutôt mal commencé, avec un «Prélude» de L’or du Rhin presque méconnaissable tant la masse orchestrale peinait à prendre, comme une crème tranchée, vents et cordes désunis. Le bourdonnement de la nouvelle ventilation aura-t-il été l’élément perturbateur de l’impalpable montée des eaux du fleuve? On attend de le savoir lors des deux autres cycles annoncés.

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Après ce désagrément introductif, l’OSR s’est progressivement ressoudé, gagnant au fil des ouvrages cohésion, intimité sonore et sensibilité. On peut délivrer une mention d’excellence aux cuivres, malgré quelques petites faiblesses passagères. Fondus comme rarement, rayonnants et moelleux à souhait, réunis dans une entente fusionnelle lors des fanfares lancées d’un seul son et des solos tour à tour délicats et éclatants, ils mènent des bois chantants.

Epreuve vocale

Les cordes, ramassées dans un ensemble tenu, rendent elles aussi un bel hommage à l’arc que le chef tend petit à petit entre des «journées» de plus en plus expressives et articulées. Après la Walkyrie, tant sur scène qu’en fosse, tout s’aimante dans Siegfried pour atteindre l’harmonie souhaitée entre théâtre et musique, avant de se diluer dans un honorable Crépuscule des dieux.

Il faut des chanteurs d’envergure pour résister à l’épreuve vocale du Ring et tenir l’auditeur en haleine sur une pareille durée. La distension du texte et la pression musicale constituent des écueils sans pitié. Si aucun des solistes ne capitule devant la puissance des forces requises, certains possèdent l’étoffe de véritables héros. Tomas Tomasson est sans conteste de ceux-là.

Le temps a passé sur les voix

Le timbre du baryton islandais trempe le caractère de Wotan dans un métal tranchant, et son jeu impérieux lui forge une personnalité dominante. Le dieu à l’œil crevé tient le devant du plateau de bout en bout, devant une distribution inégale, le temps ayant passé sur les voix.

Tom Fox, passé au rôle d’Alberich, possède toujours un timbre chaleureux et rond, mais l’armature technique s’est élargie depuis son précédent Wotan. Petra Lang, Brünnhilde encore brûlante et passionnée, n’a rien perdu de sa flamme. Mais si sa projection demeure, son intonation s’est infléchie.

Siegfried à la voix drue

Quant aux jumeaux incestueux Siegmund et Sieglinde, l’usure a eu raison de leur passion avec un Will Hartmann qui court après son souffle et une Michaela Kaune qui finit par se réchauffer en fin de parcours.

Dans les rôles moins éprouvants, Jeremy Miller conserve une belle prestance en Hagen, alors que Michelle Breedt (Waltraute), Christoph Strehl (Froh) et Agneta Eichenholz (Freia et Gutrune très fine) tiennent fermement le cap.

Parmi les nouveaux venus, certains sont à saluer parmi la trentaine de personnages en jeu. Le formidable Mime de Dan Karlström, le Loge virevoltant de Stephan Rügamer, le puissant Fasolt/Hunding d’Alexei Tikhomirov, le Fafner imposant de Taras Shtonda et la Fricka engagée de Ruxana Donose entourent un Michael Weinius à la voix drue, qui campe Siegfried avec bravoure.

On espère que ce retour lyrique wagnérien, imposant mais sans surprise, ouvrira sur une nouvelle ère chargée d’éblouissements et d’aventures puissantes.


Grand Théâtre: deuxième et troisième cycle les 5, 6, 8, et 10 mars; 12, 13, 15 et 17 mars. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

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