Le super-pouvoir de Jason Lytle, figure tutélaire de Grandaddy? Voilà vingt ans qu’il compose plus ou moins la même chanson et qu’il réussit à nous éblouir à chaque fois. Si vous êtes fan, vous savez déjà pourquoi il donne envie de rire et de pleurer en même temps.

Par ses histoires gavées de poésie, mais importées d’un univers plutôt sombre: un robot négligé par ses créateurs et qui préfère se suicider d’une cuite carabinée, «le terrain en vente le plus triste du monde» suite à la pathétique séparation d’un couple, et, d’une manière générale, «tout ce qui est merveilleux est bien trop loin». Par le puits sans fond de mélodies dans lequel il pioche depuis toutes ces années, et puis cette voix, entre la plainte et la nostalgie d’on ne sait quoi, qui nous dit que rien n’ira jamais vraiment bien pour Jason Lytle.

Génie dépressif

«J’ai une vraie tendance à l’autodestruction, je sais que je devrais faire une thérapie», reconnaît-il d’ailleurs. De fait, c’en est trop pour certains, qui n’arrivent pas à encaisser la haute teneur en dépressivité du génial Californien. On respectera l’allergie, mais qu’ils sachent néanmoins qu’ils perdent une formidable occasion de se laisser transporter par un groupe majeur dans l’histoire de l’indie rock.

Une histoire presque banale à l’écriture du chapitre «grandeur et décadence». D’abord, un coup de tonnerre en 1997 avec leur premier album, Under The Western Freeway, et deux chefs-d’œuvre à suivre en 2000 (The Software Slump) et 2003 (Sumday). Puis un ego déformé par la cocaïne, une santé mentale vrillée par l’alcool et les tournées, jusqu’à l’explosion en 2006, le temps de pondre un dernier jet lui aussi essentiel à leur discographie (Just Like The Fambly Cat). Une chute inévitable, tant Lytle s’est retrouvé dépassé par sa fonction: «J’ai toujours voulu, dans ma vie, éviter de finir manager d’un McDonald. Mais quelque part, c’est ce que je suis devenu à vouloir tout gérer dans le groupe», racontait-il le mois dernier à Uncut, la bible rock du Royaume-Uni.


Divorce et obsession

On aimerait vous dire que Last Place, sorti ce vendredi, a été créé dans un climat d’harmonie inédit. Mais on ne refera pas Jason Lytle, qui a voulu déménager à Portland (Oregon) avec son épouse pour l’enregistrement: «Et c’est à ce moment-là que tout est parti en vrille et qu’on s’est séparés. Ce fut un bien pour l’album: j’étais tellement détruit que je me suis investi comme jamais. Mais je ne le recommande à personne. Si vous êtes obsédé par la création d’un disque, évitez de divorcer et de passer trois ans dans la région la plus pluvieuse des Etats-Unis.»

Ce grand perfectionniste a cependant réussi à poser sa nouvelle création sur la même étagère que les précédentes. Last Place est un album touché par une grâce qu’on a bien cru perdre pour toujours, et qui vient rappeler une confession de son auteur: «Depuis tout petit, je suis fasciné par l’idée de composer une mélodie qui tourne en boucle.»

J’espère que les fans de Grandaddy adoreront Last Place. Parce qu’il s’agit plus d’eux que de moi, sur ce coup-là.

Aveu d’un esprit incurablement enfantin, qui fait l’objet d’un culte de la part de ses dizaines de milliers d’admirateurs. Qui sait que son œuvre est en train de le dépasser, et qui semble vouloir faire don de sa personne: «J’espère que les fans de Grandaddy adoreront Last Place. Parce qu’il s’agit plus d’eux que de moi, sur ce coup-là.»

L’autre bonne nouvelle, c’est qu’il a signé pour deux albums chez 30th Century Records. Il dit que le prochain sera plus «tranquille». Dans son langage, ça signifie sans doute plus poignant. Chic, on n’a pas fini d’avoir les yeux brouillés.


A écouter:

Grandaddy, «Last Place» (Columbia records/Sony Music)