Roman documentaire

Comment la Grande Arche de la Défense a écrasé 
son architecte visionnaire

Vingt-cinq ans après sa construction, Laurence Cossé raconte l’épopée humaine et politique de cet arc futuriste voulu 
par François Mitterrand. Un roman-document passionnant

Un quart de siècle après son édification, l’Arche de la Défense, à Paris, a perdu de sa superbe, noyée dans son environnement de tours. C’était à l’origine un grand projet utopique, un rêve architectural, l’arc de triomphe des années Mitterrand. Ce que nous voyons aujourd’hui – ou que nous ne voyons même plus, tant ça fait partie de la perspective – est le résultat d’une histoire de pouvoir qui mêle idéalisme, politique et économie. Laurence Cossé en retrace l’épopée dans La Grande Arche, un roman-document passionnant. Dans l’excellent Au Bon Roman (2009), c’était le marché du livre qui était au cœur d’une fiction. Ici, c’est le conflit entre un rêve humaniste et artistique et des luttes partisanes. Entre deux cultures aussi, l’une nordique, protestante et rigoureuse, l’autre, régalienne et changeante.

Grands Travaux

En mai 1983, François Mitterrand est président de la République depuis deux ans. Comme ses prédécesseurs, plus qu’eux, il veut marquer son «règne» par des Grands Travaux. Parmi eux, la rénovation du Louvre avec sa pyramide, l’Opéra à la Bastille, la Très Grande Bibliothèque, la Cité de la musique, l’Institut du Monde arabe, etc., presque tous les fonds publics pour Paris. Mais surtout, le président veut être celui qui saura prolonger la perspective des Champs-Elysées au-delà de l’Arc de triomphe, vers le large, vers l’avenir. Ce projet est intitulé Tête-Défense. Le 23 mai, l’enveloppe qui contient le nom du lauréat du concours est ouverte. Le président a choisi entre les quatre projets qu’un jury international a sélectionnés pour lui, parmi plus de quatre cents, sans les hiérarchiser. Une procédure de Roi Soleil. Stupéfaction: l’auteur de ce rêve de marbre blanc, à la fois cube et arche, est un parfait inconnu.

L’Architecte

Celui qui signera les plans, «l’Architecte», se nomme Johan Otto von Spreckelsen (dit aussi Spreck). Il est né au Danemark en 1929. Il a relativement peu construit: sa maison, dans les années 1950, et quatre églises. Dans son pays, où il dirige l’Académie royale des Beaux-Arts, il jouit d’une grande estime, mais il travaille presque seul, n’a pas d’agence. Le projet de la Défense, présenté avec l’ingénieur Erik Reitzel, est son premier concours international. Spreckelsen est un homme discret, réservé, un rêveur rigoureux. Très vite, pour lui, l’euphorie du début va se muer en cauchemar. D’abord, la complexité technique de son projet le dépasse. Il a l’habitude de travailler seul et de contrôler tous les éléments de ses constructions. A Paris, il est confronté à des méandres administratifs, à des enjeux politiques et économiques qu’il ne maîtrise pas. On lui modifie sans cesse son projet, pour des impératifs économiques, techniques mais aussi politiques. Il sait qu’il a la faveur du président, et tente de passer par lui pour aplanir les obstacles.

«Un cube ouvert
une fenêtre 
sur le monde
comme un point d’orgue provisoire sur l’avenue

avec un regard sur l’avenir»
C’est ainsi que Johan Otto von Spreckelsen présentait la Grande Arche

Cohabitation

Mais en 1986, la droite gagne les législatives de 1986, et la cohabitation est imposée. Jacques Chirac, premier ministre, tente de stopper le projet. Spreckelsen ne comprend rien aux mœurs françaises, ni à la langue de bois socialisante des énarques. Il voit son rêve humaniste dénaturé et se sent étranger. Il finit par claquer la porte, laissant aux autres le soin de massacrer ce qu’il en reste. Peu après, il tombe malade. Il meurt en mars 1987, à 58 ans, deux ans avant l’inauguration de son Arche. Laurence Cossé trace de lui le portrait, nuancé mais très empathique, d’un Icare détruit par son rêve, à travers le regard de ceux qui ont collaboré avec lui, entre autres Dan Tchernia, auteur d’un film sur lui et sur l’Arche, Homage to Humanity.

L’Arche

Ce que Spreckelsen a dessiné, et qui séduit les médias et les gens du métier, n’est pas une tour, mais un cube dont les minces parois forment une arche. Il a prévu un toit-jardin, des nuages de verre qui allègent ce que le corps peut avoir de massif, mais qui se révèlent irréalisables. Autour, il a imaginé des «collines», des petits bâtiments qui feraient comme un village autour de l’arche. Un lieu de rencontres et d’échanges destiné à la population. Pour l’Arche, l’architecte ne veut que les matériaux les plus nobles, le marbre immaculé, le verre le plus lisse. Il se heurte très vite aux contraintes économiques et techniques, tente de trouver des solutions, avec l’appui d’un collègue français, Paul Andreu, spécialisé dans les grands travaux. Ce dernier assumera la fin de la construction, au plus près possible des intentions de Spreck. L’Arche s’élève dans la hâte et la douleur, le conflit, les jeux de pouvoir. Le projet se vide progressivement de tout contenu social. Il s’agit de construire assez vite pour que la droite ne puisse plus annuler les travaux. Et de vendre ou de louer des espaces peu pratiques au plus offrant. D’un projet de service public, Tête-Défense devient une entreprise commerciale au bord du gouffre. Les économies sur le matériau ont finalement coûté très cher en ravalements. Un gaspillage des fonds publics qui ne serait plus admissible aujourd’hui quand les Français sont «écrasés sous le poids de la dette», accuse Laurence Cossé.

La démarche

La Grande Arche est d’abord un travail de documentation: interviews des acteurs encore vivants de la tragédie, avis de politiciens, d’architectes et d’historiens, archives, données techniques, visites au Danemark. Un panorama très complet auquel manque le témoignage de Karen von Spreckelsen, qui ne pardonne pas à la France la mort de son mari. La part du roman est discrète: une ou deux scènes où l’on voit l’architecte à la pêche en mer du Nord, ou plus tard, malade, méditer chez lui. Par contre la construction, elle, est romanesque: bien rythmée, passant d’un lieu, d’un thème à l’autre habilement, glissant les citations, mettant en scène les rencontres de manière très vivante.

Quand Spreckelsen jette l’éponge, le lecteur, empêtré dans le maquis des acronymes dont la France a le secret, partage son exaspération et a envie de partir aussi. Il aurait tort. Laurence Cossé a un sens du détail aigu et un regard extrêmement critique. Elle joue finement du contraste entre la rigueur danoise et l’agitation française. Quand elle se met en scène elle-même, c’est avec humour qu’elle montre les écueils et les impasses de sa méthode.

Laurence Cossé, La Grande Arche, 358 p. Gallimard, roman

Publicité