Derrière un titre en forme de jeu de mots se cache un petit frère de La Vie est belle, au titre par antiphrase plus audacieux. Le projet est le même: œuvrer pour la mémoire de la Shoah au travers de l'humour. Un pari risqué qui a fait la bonne fortune de Roberto Benigni, non sans lui valoir d'acerbes critiques. Par son argument «en retrait» (les camps de la mort ne sont qu'à l'horizon), le film de Radu Mihaileanu ne provoquera pas de réactions aussi passionnées. Mais il vaut également le coup d'œil, ne serait-ce que pour réfléchir à la force et aux limites de cette approche.

L'argument ne manque pas de saveur: en apprenant l'imminence de sa déportation en Allemagne, une communauté juive de Roumanie décide d'acquérir locomotive et wagons d'occasion, de les maquiller en train de déportation, et de fuir ainsi en Palestine via la Russie. Ceux qui parlent le mieux la langue de Goethe se déguiseront en soldats allemands. De là va naître l'essentiel de la drôlerie, l'officier en chef (formidable Rufus) se retrouvant bientôt dans une situation intenable, doublement paranoïaque.

Comme chez Benigni, le point de départ est un passé pittoresque et caricaturé. Une vision fort bien réalisée, grâce à un beau travail sur la lumière et une musique tonique sortie des chaudrons balkaniques de Goran Bregovic. Et puis, la machine se grippe. Le train tourne en rond, le ton monte et fait souvent place à une agitation vaine, qui n'est pas sans rappeler Gérard Oury (La Grande vadrouille, Rabbi Jacob). Malgré l'admiration avouée de l'auteur pour Lubitsch, la finesse de ce dernier lui a échappé.

Dans ces conditions, la fiction comique peine à témoigner de la tragédie historique. Mihaileanu se rattrape par un final-surprise certes inoubliable, mais qui tend par trop à annuler tout ce qui a précédé. Le cinéaste a beau se réclamer également de Ionesco et de Beckett, on est loin du compte: genre en soi, l'absurde se mêle difficilement à d'autres traditions comiques. Pour ne pas l'avoir senti, Train de vie reste une œuvre boiteuse, plus bizarre que convaincante.

N. C.

Train de vie, de Radu Mihaileanu (France-Belgique-Pays-Bas, 1998), avec Lionel Abelanski, Rufus, Clément Harari, Michel Müller, Johan Leysen.