Roman

Dans la grande nuit de l’altérité

Lydie Salvayre explore le racisme et la violence dans leurs mots. Dans «Tout homme est une nuit», elle part, lanterne à la main, en quête d’humanité

Entrelacer les voix et les histoires, les faire entrer en résonance, c’est la manière littéraire de Lydie Salvayre. Dans Pas pleurer, qui lui valut le prix Goncourt en 2014, la romancière tressait deux récits. L’histoire très vivante de sa mère, Montse qui racontait sa jeunesse dans la Barcelone joyeuse et libertaire de 1936 et le texte des Grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos, où l’écrivain témoignait des atrocités nationalistes dans l’Espagne en guerre civile. Deux histoires se mêlaient. Deux langues aussi s’écrivaient: celle élégante et recherchée de Bernanos d’un côté et le parlé réinventé, joyeux et débridé de la mère de l’écrivaine, ce «fragnol», un français teinté d’espagnol, recomposé sans entraves.

Lire aussi notre interview autour de Pas Pleurer Lydie Salvayre: «Je suis inséparablement Française et Espagnole»

Tout homme est une nuit est le premier roman que publie Lydie Salvayre (La Compagnie des spectres, Passage à l’ennemie, Les Belles âmes, B.W.) depuis Pas Pleurer. Ici, de nouveau, la romancière met en écho deux registres de langue, deux manières d’appréhender le monde, deux voix. L’une est singulière et en italique; l’autre chorale et en écriture régulière. Deux voix, deux mondes que tout semble opposer et qui mènent dans ces pages un dialogue de sourd.

De bonne guerre

Le langage de son narrateur, un homme malade, désespéré, venu s’installer dans un petit village de Provence pour y jouir du soleil et se soigner, est précieux et châtié. L’homme qui parle en italique est professeur de français et il n’a pas peur du subjonctif: «Les gens d’ici n’étaient rien pour moi et je ne souhaitais pas faire partie de leur monde. Je n’étais rien pour eux qui ne souhaitaient pas que je fisse partie de leur monde. C’était de bonne guerre.»

En face, le chœur régulier des habitués du Café des Sports de ce même petit village, mis en musique par Marcelin, le patron, s’élève, s’enfle et explose en goguenards, en affirmations définitives. Café des Sports, café du commerce. Toujours est-il, que dans une langue carrément familière – dont Lydie Salvayre fait son miel – les clients du Café des Sport se montent mutuellement contre le «nouveau»: «Il doit nous prendre pour des ploucs, dit Dédé. Pour des peigne‑culs, renchérit Emile. Je vais la lui apprendre moi la politesse, dit Marcelin, avec un peu d’humeur. J’aime autant vous le dire.»

Théâtre clos

Le jeu devient rapidement assez vertigineux. D’un côté, l’homme malade tente de s’inventer des raisons de vivre et fait des efforts de plus en plus inutiles pour se faire accepter ou, à tout le moins, oublier. Croyant bien faire, il cumule en réalité les faux pas aux yeux des impitoyables habitués du Café des Sports. De l’autre, confits dans leur mal-être, leurs peurs diffuses et leurs certitudes, les amateurs d’apéro s’aventurent dans des dithyrambes de plus en plus racistes et violentes, lâchant leurs fantasmes aux trousses de l’intrus. Dans le théâtre clos du café, une tragédie est à l’œuvre, dont les mots sont le carburant principal.

Dans la chambre de bonne qu’il loue dans le village, dans la forêt qu’il parcourt avec passion, dans le bus où il rencontre une jeune femme – une «pute», forcément à en croire ses ennemis imbibés – le «nouveau» se réinvente peu à peu. Il sort du deuil de lui-même, auquel il se sentait d’abord condamné: «Les maladies très graves ont une puissance anxiogène inégalée parce qu’elles vous obligent à faire, de votre vivant, le deuil de vous-même.» Tandis qu’il s’avance vers sa guérison, de son côté à lui aussi, la peur monte face à l’hostilité des villageois et ce, malgré la tendresse et l’amitié que lui témoignent quelques personnages.

Vers la lumière

Lydie Salvayre, si elle explore chaque recoin de la tragédie qu’elle met en place, refuse cependant de désespérer tout à fait. Elle le refuse même nettement, sans détours, avec un certain courage. D’abord parce que, jamais, elle ne renonce à user de l’humour, un ingrédient discret mais qui imprègne tout le récit. Ensuite parce qu’elle n’éteint pas complètement la lumière et laisse ouvertes quelques portes, où l’humanité peut se faufiler, en douce hors de l’obscurité.

«Tout homme est une nuit» dit le titre du roman. Mais le livre fait écho à une autre phrase, très proche, mais plus consolante peut-être. C’est celle de Victor Hugo, qui dans Les Contemplations, en évoquant la Révolution, écrit: «Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière.»



Lydie Salvayre, «Tout homme est une nuit», Seuil, 256 p.

Lydie Salvayre sera à Genève le samedi 25 novembre au Théâtre de la Madeleine, à 20h, dans le cadre de la Fureur de lire. Lecture et entretien avec Mélanie Croubalian.

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