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Mickey (Justin Timberlake) et Ginny (Kate Winslet).
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Cinéma

La grande roue de la destinée tourne dans «Wonder Wheel»

Woody Allen inscrit un vaudeville amer et mélancolique au milieu d’une fête foraine perpétuelle. Dernier tour de manège avant le soir?

Après une trentaine de films tournés à domicile, le plus fameux des New-Yorkais a pris le large. Au gré de ses financements, il a trimballé ses comédies noires et ses tragédies légères en Angleterre (Match Point, Scoop, Le Rêve de Cassandre), en Espagne (Vicky Cristina Barcelona), en France (Minuit à Paris, Magic in the Moonlight), en Italie (To Rome with Love) et même en Californie (Blue Jasmine, Café Society). Aujourd’hui, Woody Allen est de retour dans la ville qu’il sait si bien filmer et si délicieusement enrubanner de mélodies désuètes.

La scène est à Coney Island, dans les années 50. Au pied de la grande roue, dans une bicoque plutôt minable, digne cambuse pour Popeye le marin, vit Ginny. Névrosée, migraineuse, cette pulpeuse quadragénaire (magistralement interprétée par Kate Winslet) se languit de sa gloire perdue: elle était comédienne, la voici réduite au rôle de serveuse. Elle a épousé en secondes noces Humpty (Jim Belushi), un forain fruste qui ne voit pas plus loin que l’asticot au bout de sa ligne, susceptible d’être brutal quand il boit. De son premier mariage, elle a aussi un petit garçon: il est roux, comme Woody Allen, et pyromane qui plus est.

Idées noires

Sur la plage, Mickey (Justin Timberlake), un séduisant maître nageur, veille au grain. Comme il se targue d’être écrivain, il sert de narrateur à Wonder Wheel et raconte les événements de cet été-là. Un jour de blues, alors qu’elle promenait ses idées noires sur la plage, Ginny a succombé au charme juvénile de Mickey. Elle s’est investie passionnément dans cet amour d’arrière-saison. Sa vie s’est compliquée lorsque Carolina (Juno Temple), la fille de Humpty, est inopinément revenue après des années de brouille. La blondine a plaqué son mari mafieux, non sans l’avoir dénoncé au FBI. Traquée par des hommes de main patibulaires (deux transfuges des Soprano incarnent ces anges pas futés de la mort), elle doit se planquer. La situation devient inextricable lorsque Carolina croise Mickey. Un dilemme se pose, les rapports se dégradent, un souffle de tragédie se mêle à l’air de jazz…

Encore une fois, Woody Allen réussit à nous sidérer avec ce vaudeville drapé dans les oripeaux de la tragédie, ce portrait de femme au bord de la crise de nerfs situé dans le décor toc et vintage d’une fête foraine éternelle. Pessimiste, plus grinçant que drôle, Wonder Wheel emprunte de la noirceur à Match Point, à Crimes et Délits, de l’acidité à Harry dans tous ses états, à Blue Jasmine. Névrosés, égoïstes, naïfs, maladroits, les personnages sont tous limités émotionnellement et humainement. Ils s’agitent pour échapper à leur condition, tout en sachant au fond d’eux-mêmes qu’ils ne se soustrairont pas au déterminisme du malheur, et ne sont pas même surpris à l’avènement du pire. Ces désespérés sont dignes des personnages d’Eugene O’Neill, le modèle littéraire de Mickey.

Tombe le soir

La grande roue du destin tourne. Woody Allen doit de nouveau faire face à de graves accusations d’abus sexuels sur mineure, lancées par la fille de son ancienne compagne, Mia Farrow. Dans le contexte du mouvement anti-harcèlement engendré par l’affaire Weinstein, ces allégations isolent le cinéaste. Les représentations de la pièce tirée de Coups de feu sur Broadway sont annulées. Des actrices (Rebecca Hall, Greta Gerwig), des acteurs (Timothée Chalamet) se désolidarisent, reversent leur cachet à des associations de défense des femmes. Pestiféré, le cinéaste pourrait voir son prochain film, A Rainy Day in New York, en post-production, être privé de distribution…

Wonder Wheel est peut-être le dernier film d’une carrière prolifique et géniale. Le chef opérateur Vittorio Storaro (Le Dernier Empereur, de Bertolucci, Apocalypse Now, de Coppola) en a signé les images. Elles sont superbes, et crépusculaires. Chromos d’une Amérique idéalisée, teintes patinées d’une époque révolue, sans oublier le visage de Carolina «magnifique à la lueur de la pluie»… Difficile de ne pas ressentir la mélancolie de la nuit qui tombe. Mais au dernier plan, dans le soir qui vient, seul sur la plage, l’incorrigible petit rouquin boute encore le feu à des trucs.


Wonder Wheel, de Woody Allen (Etats-Unis, 20017), avec Kate Winslet, James Belushi, Justin Timberlake, Juno Temple, 1h41.

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