Cinéma

Grandes babouineries à Stockholm dans «The Square»

Cinéaste cruel, Ruben Östlund déshabille l’homme civilisé et en révèle la nature incurablement simiesque. Brillante satire de l’art contemporain et de la social-démocratie suédoise, son film a remporté la Palme d’or à Cannes

Dans Snow Therapy (2014), on assiste avec délectation à la déconfiture de la figure paternelle. Lorsque l’avalanche roule en direction de la terrasse du bistrot, Tomas, n’écoutant que son instinct de survie, file comme un lapin, laissant son épouse et ses deux têtes blondes affronter les éléments déchaînés.

Dans Play (2011), trois enfants suédois croisent la route de trois racketteurs issus de l’immigration. Ils se font dépouiller aussi sûrement que le loup mange le mouton. Ruben Östlund a dû réfuter les accusations de racisme. Basé sur une série de faits divers survenus à Göteborg, ce film pose des questions qui dérangent sur une société perdant ses repères culturels, gratte le vernis de la civilisation pour révéler les pulsions primitives.

Auréolé d’un succès international croissant, Ruben Östlund passe à la vitesse supérieure avec The Square, qui fait plus de deux heures et multiplie les personnages, les intrigues et les péripéties. Conscient de son talent, l’orgueilleux réalisateur a faim et peut-être en fait-il un peu trop. Hormis cette réserve, son film est brillant, et amplement méritée la Palme d’or au dernier Festival de Cannes.

Clip clivant

The Square, c’est un carré délimité par un filament lumineux sur le pavé de la cour du Musée d’art contemporain. Un «sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Tous y sont égaux en droits et en devoirs». Cette œuvre est la dernière acquisition du musée, et son directeur, Christian (Claes Bang), en est fier. Hors l’enclave utopique, l’injustice et la méfiance règnent. Il monte une exposition sur la confiance, mais s’accroche désespérément à son préservatif usagé, affolé à l’idée que sa partenaire (la formidable Elisabeth Moss) n’en utilise le contenu pour lui faire un enfant dans le dos…

Christian est une sommité. Il présente bien, il a un bon job et de l’argent. Un accroc dans le flux lisse des ses journées le déstabilise: il se fait voler son portable (et ses boutons de manchette). Il réagit à ce désagrément en déposant une lettre de menaces dans les boîtes à lettres de l’immeuble où doit se trouver le téléphone.

Cette action va entraîner un tas de désagréments. Sans compter la vidéo pour la promotion du Square que le musée a commandée à une agence: comme il faut être «clivant» pour intéresser l’opinion, les créatifs ont eu l’idée de montrer une petite mendiante qui explose. Ce qui suscite 300 000 vues sur YouTube et un scandale retentissant. Défenseurs des droits de l’homme et adeptes de la liberté d’expression s’affrontent âprement.

Mâles alpha

The Square raille sans vergogne l’art contemporain. L’exercice est facile, mais dégonfler les baudruches reste délectable. Outre son carré symbolique, le musée présente une pyramide de chaises et You Are Nothing, une collection de petits monticules de gravats auquel un nettoyeur trop consciencieux fait subir bien malgré lui l’outrage de l’iconoclasme…

L’œuvre suprême est immatérielle: c’est la performance que Christian offre aux mécènes du musée et à l’élite nationale des arts et des lettres au cours d’un repas de gala. Précédé par des bruits de forêt tropicale, un homme puissamment baraqué (Terry Notary, un acteur spécialisé dans le motion capture d’animaux) entre. Torse nu, les bras prolongés par des prothèses facilitant la quadrupédie, il fait le singe. Il hume les convives, leur rugit au visage. Le malaise est palpable. Plus personne n’ose broncher. Tête basse, ils attendent que ça passe comme le troupeau attend que le prédateur ait choisi sa victime.

Lorsque Christian le remercie, King Kong refuse d’interrompre son numéro. Toujours plus agressif, il bondit sur les tables. Lorsqu’il saisit une femme par les cheveux, un invité réagit enfin. Il se jette sur la bête humaine, suivi par tous les autres, pour une curée qu’on imagine sanglante. Cette séquence mémorable renvoie aussi bien à Viridiana de Buñuel, la révolte des gueux contre leur bienfaitrice, qu’aux expériences sociologiques de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité: c’est en obéissant aux mâles alpha qu’on prépare les fours crématoires de l’avenir.

Jeux de bonobos

Tout le film rappelle qu’on peut sortir l’homme de la jungle, mais qu’on ne peut sortir la jungle de l’homme. Fût-il vêtu de soie, l’être humain reste un animal, plus prompt à se ruer sur le buffet qu’à écouter un discours. Un historien de l’art demeure une «bête à testicules», selon l’expression de Céline.

Sans cesse, le retour du refoulé menace l’ordonnance de la social-démocratie. Des mendiants déguenillés font tache dans les rues, un spectateur atteint du syndrome de Gilles de la Tourette perturbe une docte conférence sur l’art en vociférant des insanités, Christian pousse une puissante gueulée contre ses fillettes qui s’écharpent comme des chattes furieuses. Ce modèle d’intellectuel policé en arrive même à pousser un gosse dans les escaliers…

Ce monde «où tout bouge vite», cette société déboussolée où la comm’ a remplacé la morale, sert de décor à ces grandes babouineries justement vilipendées par Albert Cohen dans Belle du Seigneur. Anne vit avec un chimpanzé qui fait de la peinture et c’est le regard du simien qu’adopte la caméra pour regarder la porte se fermer sur la chambre où la jeune femme va jouer aux bonobos avec Christian.

L’être humain aimerait bien avoir l’air, mais il est un singe comme les autres. Les vocalises séraphiques de Bobby McFerrin ourlent cruellement ces parades viriles vouées à l’échec et autres tableaux de la désespérance contemporaine.


The Square, de Ruben Östlund (Suède, Allemagne, France, Danemark, 2017), avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary, 2h22

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