Genre: histoire
Qui ? Olivier Wieviorka
Titre: Histoire de la Résistance (1940-1945)
Chez qui ? Perrin, 588 p.

Peut-on seulement imaginer l’Europe basculer dans la terreur, alors qu’on commémore des décennies de paix solide? Une France en pleine déroute? Nous sommes à la mi-juin 1940. En sept mois d’attentisme et à peine deux mois de combats désespérés contre une Wehrmacht blindée et ultra-mobile, l’armée française s’effondre. La faute à ses chefs, «des messieurs chenus ou des jeunes vieillards», dira Marc Bloch dans son réquisitoire, L’Etrange défaite . Dans la nuit profonde, un officier supérieur envoie des signaux d’espoir depuis Londres. Mais Londres, le 18 juin, c’est loin. Pour l’heure la France est captive et ses habitants désemparés. Seul un petit nombre d’entre eux ne peut s’y résoudre.

Né en 1960, Olivier Wieviorka est un spécialiste de longue date de la Résistance. Attentif aux abus d’autorité que la mémoire peut exercer sur l’histoire, il réévalue les faits et gestes, et détricote minutieusement la légende dorée: non, le général de Gaulle n’a pas été le fondateur de la résistance, pas plus que les partis, syndicats ou l’Eglise catholique. Le moteur premier de la résistance, c’est la société civile.

Leurs membres sont de gauche, de droite, catholiques ou athées. Avec des moyens dérisoires, ils se limitent, au début, à diffuser une presse clandestine. Certains sont mêmes partisans de Vichy, pensant que le Maréchal joue double jeu avec les Alliés. Ils ne veulent pas rendre de comptes à quiconque, leur engagement leur appartient.

Puis la Résistance s’unifie et se rallie au général de Gaulle. Là encore, cette adhésion ne tenait qu’à un fil, car l’offre résistante était variée. Enfin, une fois le champ des possibles à nouveau ouvert, on se rend compte qu’il est miraculeux que la France soit restée unie après la Libération. Alors que l’on fête ces jours-ci les 50 ans de la réconciliation franco-allemande, il vaut la peine de parcourir ce panorama grandiose qui entend rompre une fois pour toutes avec le mythe d’une résistance unitaire, vision longtemps imposée par les acteurs et témoins de l’époque.

Samedi Culturel: N’est-il pas dangereux, pour un historien français, de toucher à la Résistance?

Olivier Wieviorka: Non, dans la mesure où on ne risque pas sa vie – nous ne sommes pas dans la Russie de Poutine! Cela étant, le fait d’historiciser la Résistance peut déplaire. L’historien doit donc être prêt à accepter le débat et la polémique, voire des situations parfois douloureuses. Cela dit, les grands entrepreneurs de mémoire – gaullistes et communistes – ont perdu de leur capacité à verrouiller le discours mémoriel. Beaucoup de choses ont été dites et admises. Robert Paxton, l’historien américain qui en 1973, a montré l’ampleur de la collaboration du régime de Vichy a dû affronter des attaques autrement plus violentes.

Quelle a été votre ambition?

Mon livre ne vise pas la polémique. Il propose une lecture globale d’une période dont on connaît bien des éléments mais qui manque d’une vision d’ensemble. J’ai tenté de reconstituer l’intégralité du puzzle de la Résistance française, en répondant aux grandes questions que l’on se pose: pourquoi résister? La résistance a-t-elle lutté pour assurer le sauvetage des juifs? Qui était Jean Moulin? L’armée des ombres a-t-elle été, du point de vue militaire, efficace? Autant d’interrogations que ce livre vise à éclairer.

Dans ce tableau d’ensemble, on est frappé par l’extrême désunion des résistants sur le plan idéologique, et aussi par la présence de sensibilités droitières, parfois ouvertes au vichysme.

En effet. La vision irénique d’une Résistance transcendant toutes les sensibilités et unissant, par exemple, gaullistes et communistes dans un combat commun prévaut encore. Or les sensibilités résistantes dans la France captive ont été très diverses. C’est là la force et la faiblesse des mouvements: d’un côté ils ont contribué à ranimer la vie politique – même clandestine, même réprimée –, à l’heure où les partis étaient assommés et discrédités. De l’autre, une partie de la résistance a été sensible aux sirènes du pétainisme, sinon en communion avec certains thèmes vichystes, qu’il s’agisse de la Révolution nationale ou, pour une très petite minorité, de la «question juive». Mais je nuancerai sur un point: la lutte contre l’occupant a toujours primé. C’est ce qui, je crois, leur a évité de commettre l’irréparable – privilégier la prétendue renaissance nationale que promettait Vichy sur la lutte contre l’occupant.

Le seul dénominateur commun, c’est la haine de l’Allemand?

Il y a en effet un consensus. D’abord, il est rarement agréable d’être occupé. La germanophobie traditionnelle, entretenue par le souvenir de la Grande Guerre, comme le rejet massif du nazisme a également joué. De fait, ni l’occupant, ni la collaboration d’ailleurs, n’ont jamais été populaires. Ce qui ne veut pas dire que toute la France ait été résistante, comme on a longtemps voulu le faire croire. Entre 300 000 et 500 000 personnes se sont engagées dans des organisations clandestines. Il s’agit là, sur 40 millions de Français, d’un engagement minoritaire.

A vous lire, on se rend compte qu’il y a bien davantage de motifs de désunion que d’union entre les forces résistantes. La soif de pouvoir des mouvements, du général de Gaulle, des partis… est telle qu’on a l’impression que le combat est aussi féroce contre les Allemands qu’entre les résistants.

Que les tensions soient très fortes ne me gêne pas. Elles sont inhérentes au jeu démocratique. Pourquoi voudrait-on que des forces communistes, socialistes, catholiques ou conservatrices ne parlent que d’une seule voix? Cela dit, c’est vrai que l’imminence de la Libération et du retour à la souveraineté a exacerbé les divisions. Mais cette réalité ne doit pas cacher l’extraordinaire mouvement d’unification entamé par Jean Moulin avant 1943. A la fin de 1943, la Résistance est ainsi beaucoup moins divisée qu’en Italie et en Grèce, où la libération a débouché sur une guerre civile.

La France aurait-elle pu vraiment basculer dans la guerre civile en 1944-1945?

Ce risque était réel. Et je crois que c’est là que les grands hommes, de Gaulle, Moulin, mais aussi des résistants ayant le sens des responsabilités, comme Claude Bourdet, ont joué un rôle déterminant. Ailleurs en Europe, rares sont les personnalités suffisamment fortes pour bâtir un consensus. Mais d’autres éléments ont également pesé: l’acculturation républicaine qui marque la France depuis 1870 a par exemple rendu intolérable l’idée de guerre civile. Je trouve cela fascinant: hormis une poignée d’excités, personne ne veut de la guerre civile en 1944, à commencer par Pétain, qui demande aux Français de ne pas intervenir dans la bataille. Je pense que le souvenir lointain des déchirements de la Révolution et de la Commune a joué en faveur de l’apaisement.

Et Jean Moulin, est-il un personnage sans tache? A vous lire, celui qui prend «Rex» comme nom de code semble presque surhumain.

Pas tout à fait. Je montre par exemple qu’en 1943, il ne mesure pas le potentiel des maquis et ne comprend pas la situation. De même lors de l’«Affaire suisse»: en février 1943, le chef du mouvement Combat, Henri Frenay, entre en contact avec les Américains via le chef de l’OSS à Berne, Allen Dulles, pour se faire financer par les Etats-Unis. Jean Moulin n’a je pense pas été très élégant à l’égard de Frenay, en l’accusant de trahir de Gaulle pour mieux le discréditer. Moulin est indiscutablement un héros et un grand homme, mais c’est aussi une bête de pouvoir doté d’un caractère très autoritaire.

Vous insistez davantage sur les hommes que sur les structures, qui étaient chères à la grande tradition historique de l’école des Annales.

Je pense que les événements comme les grands hommes sont des réalités qui pèsent. Le numéro deux de Combat, Claude Bourdet, affirme que si de Gaulle n’avait pas existé, un Dupont aurait joué son rôle. Je crois que c’est inexact. Au sommet de la Résistance comme à l’échelon local, des hommes d’exception ont, à leur échelle, joué un rôle important en raison de leur charisme; sans eux, rien n’aurait été possible.

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Henri Frenay

Avril 1942

Suite au retour de Pierre Laval, le chef du mouvement Combat rompt avec Pétain

«ous auriez dû partir […]. ous préférez rester, non plus dans une demi-liberté, mais dans un complet esclavage […]. Tout est clair maintenant, le mythe Pétain a vécu. os étoiles s’éteignent»