La France aime à se théâtraliser, à dramatiser son actualité et son histoire. Les événements s'y développent en grande dimension. Le printemps 68 a secoué toute l'Europe, mais c'est le mai parisien qui a marqué les mémoires. Dans un autre domaine, il y a tous les quatre ans deux équipes qui se font éliminer d'une demi-finale de la Coupe du monde, mais la défaite contre l'Allemagne à Séville en 1982 a pris le caractère d'un drame national. Bref, la France se met en scène, et le spectacle continue d'intéresser à l'étranger, comme en témoigne l'actuelle et interminable course à la présidentielle.

Est-ce pour autant un grand pays? Probablement. Mais selon un modèle qui est peut-être fatigué, ou qui n'a plus les moyens de ce qu'il a longtemps voulu être. La France s'est construite par agrégation progressive autour d'un noyau central, celui du royaume, jusqu'à devenir la puissance de Louis XIV (qui a fui Paris pour s'installer à Versailles: la Révolution aurait-elle eu lieu et trouvé ses conditions sans ce pas de côté qui était aussi un éloignement?), et l'Etat voulu par Colbert. Ensuite, ce pays a coupé la tête de son roi: geste énorme, vertigineux, qui hante encore l'imaginaire du peuple français.

Le modèle, c'est donc celui d'un Etat centralisateur, installé et concentré à Paris, où tout se trame, tout se décide. La symbolique se construit là, l'élite s'y reproduit en grande part, les budgets y sont alloués. La grandeur de la France, c'est aussi une façade, un décorum. On a longtemps vu en grand, de et à Paris, et cela a forgé les esprits. Du coup, le Français se perçoit comme important, et il lui semble légitime de jouer son rôle dans le monde.

On se rappelle avec fierté le discours de Villepin à New York. Des propos enflammés, et un succès garanti, quel qu'ait été le prix à payer par la suite. Car la France a perdu de sa puissance. La pratique de sa langue à travers le monde a fortement régressé. Sa politique de prébendes en Afrique l'a isolée et déconsidérée. Ses capitalistes (à tendance dynastique) sont parmi les moins compétents de la planète, engoncés dans leur narcissisme et faussement rassurés par leurs conseils d'administration croisés et verrouillés. Et son manque d'investissement dans la recherche, dans la jeunesse, en fait un pays vieillissant, voué depuis trop longtemps à la reproduction des mêmes recettes. De plus, la décolonisation a été mal menée, mal gérée, avec des solutions transitoires qui ont fini par créer les «quartiers», ces ghettos à l'horizon gravement bouché. On ne s'étonnera dès lors pas que d'aucuns entonnent l'air du déclin, selon une nostalgie pas toujours réaliste ni lucide (on oublie trop volontiers, par exemple, que la France n'a survécu à sa grandeur déchue que par un coup de force de De Gaulle qui a réussi en 1945 à l'installer à la table des vainqueurs, quand elle aurait aussi bien pu être convoquée à celle des vaincus). Il y a beaucoup de mythes dans cette grandeur d'autrefois, ou de surévaluations diverses. Mais bon, c'est un esprit, et l'esprit se voit et se veut grand.

D'où sa propension, souvent, à chercher consolation ou destin dans les bras de l'homme providentiel, du sauveur. Bonaparte, de Gaulle. Mais aussi Pétain et son odieux régime nourri de l'idéologie de Barrès ou de Maurras. Sans oublier l'aventurier Boulanger, la calamiteuse dérive du boulangisme, à la fin du XIXe siècle, dont je m'étonne que si peu de commentaires en rappellent le spectre pour éclairer les autres dérives, contemporaines celles-ci, du candidat Sarkozy (mais aussi du ministre de l'Intérieur qu'il a été pendant quatre ans). Le sauveur, c'est l'homme fort, tout voué au culte de sa personne, à l'exaltation de sa puissance, de sa domination et qui s'appuie sur un contrôle étroit de la presse (et aujourd'hui des médias: à travers la complicité avouée de Lagardère Junior, de Bouygues Junior et de Dassault Junior, le leader de l'UMP a déséquilibré un ensemble largement dévolu à son service, et on ne s'indignera jamais assez du licenciement d'Alain Genestar pour avoir publié la photographie d'une épouse adultère: cette France-là ressemble trop à la pire Italie de Berlusconi pour être acceptée).

On veut croire que la France a suffisamment d'anticorps pour résister à une excessive régression (et l'Europe est supposée l'y aider). Mais c'est à un renouvellement en profondeur qu'elle doit s'atteler. Celui, en particulier, de son administration, issue du triomphe définitif de la bourgeoisie sur l'aristocratie au sortir de la guerre de 14-18, et qui a traversé, imperturbable, sorte de nouvelle noblesse d'Etat, tous les régimes et tous les pouvoirs depuis plus d'un siècle: la Troisième République, le Front populaire, Vichy, la Quatrième et la Cinquième République: ce qu'on pourrait appeler le syndrome René Bousquet. C'est d'ailleurs une particularité bien française d'avoir à ce point professionnalisé (et donc formaté) ses classes dirigeantes, administratives et représentatives, à travers ses grandes écoles, Polytechniques, Ecole Normale Supérieure, Centrale, ENA, Sciences Po, de façon à former et maintenir un modèle directeur. Mais ce modèle a fini par supplanter ce qui fait la force des dirigeants de tous ordres: être des pionniers capables d'inventer demain, et d'éclairer les horizons non seulement du pays, mais de ce pays dans le concert international de la politique, de la culture, de l'économie, des organisations du vivre-ensemble. L'Etat ne semble trop gros que lorsqu'il manque de mouvement, d'initiative, d'audace, et donne l'impression d'être une fin en soi.

Il faut aujourd'hui relancer la France généreuse, attentive, accueillante et stimulante. Car la France n'est pas un fantasme, elle est une réalité à animer, à recoudre parfois, et qui doit à nouveau s'aimer et se faire aimer. Qu'elle retrouve le sourire.