Berlin 1929-1931: la République de Weimar, issue de la défaite de 1918, chancelle. L’économie qui se relevait est assommée par les retombées de la crise américaine, mais la spéculation va toujours bon train. L’Allemagne annonce qu’elle ne paiera plus les réparations de guerre aux Alliés. Communistes et nazis se battent dans la rue. Le chômage atteint des sommets et les prestations sociales diminuent. Pendant ce temps, les Berlinois dansent sur un volcan: vie sociale et artistique intense, atmosphère d’euphorie et de libertinage pour les classes supérieures alors que le mécontentement gronde en bas. Berlin Alexanderplatz (1919) restitue superbement ce chaos.

L’Inflation de la gloire (1931) lui fait écho, mais quand Alfred Döblin donne à entendre la voix du peuple et des malfrats, dans une langue audacieuse, Gabriele Tergit (1894-1982) rend avec élégance l’effervescence de la bourgeoisie décadente, inconsciente de l’abîme qui se creuse devant elle. Ce roman, maintes fois republié en Allemagne, la dernière fois en 2014, a rencontré un grand succès à sa publication. En 1933, l’auteure, journaliste hardie, d’origine juive, devra quitter l’Allemagne pour la Palestine puis l’Angleterre, où elle continuera à écrire.

Bouche-à-oreille

Käsebier erobert den Kurfürstendamm – «Pain-fromage conquiert le Kurfürstendamm» – s’articule autour de l’ascension et de la chute fulgurantes d’un chansonnier populaire, le fameux Käsebier, «blond, replet et grassouillet». Le public, hilare, répète en chœur avec lui, au rythme du charleston: «Je vais pointer au chômage, tu vas pointer au chômage, il va pointer au chômage, et vous, vous faites quoi?» – «J’ai besoin d’un crédit, tu as besoin d’un crédit, il a besoin d’un crédit, et vous, vous avez besoin de quoi?»

Un journaliste de la Berliner Rundschau, en mal de sujet, s’enthousiasme pour l’artiste. Son papier déclenche ce qu’on appellerait aujourd’hui le buzz. La feuille concurrente confie un portrait de Käsebier au Grand Ecrivain Lambeck qui le chante avec lyrisme. La radio s’y met à son tour. Le bouche-à-oreille fait son effet: en quelques semaines, il est de bon ton d’aller s’encanailler chez le chansonnier, la bourgeoisie se bat littéralement pour avoir des places. Frächter, un parfait opportuniste, s’empresse de publier un ouvrage d’hommages qui se vend comme des saucisses. Puis vient le merchandising: poupées Käsebier, ballons Käsebier, jouets en caoutchouc, disques, photographies, dessins.

La tournée vire au fiasco

Un projet immobilier vient se greffer sur cet engouement: un immeuble de luxe, avec un théâtre pour Käsebier, des commerces, des appartements de luxe. Le montage de cette opération se fait dans l’hybris du profit, les banquiers ont pris leurs garanties, mais en ces temps de crise, les exécutants rognent sur tout, on travaille au rabais, les logements luxueux sont mal conçus, de toute façon, les spéculateurs se sont trompés de marché: désormais, la classe moyenne veut des deux ou trois-pièces, les veuves de guerre bourgeoises mettent leurs belles villas aux enchères. En plus, la fièvre Käsebier retombe. Sa tournée à l’étranger a été catastrophique, à l’automne, le public est déjà lassé. L’affaire se conclut par une faillite qui laisse indemnes les financiers et écrase les sous-traitants et les artisans.

Nazis en devenir

Gabriele Tergit a déguisé en roman de société un livre profondément politique: sans qu’il en soit explicitement question, on sent venir le règne des nazis, l’antisémitisme s’épanouir, la rancœur des couches populaires augmenter. Journaliste, l’auteure donne une grande place à la presse, observatoire des mœurs et faiseuse d’opinion. La salle de rédaction de la Berliner Rundschau, avec ses informateurs, ses fortes têtes, ses rédacteurs cyniques ou désespérés, ses drames, est un microcosme révélateur des tensions de la société.

Au bout du compte, c’est Frächter, l’ex-socialo, nazi en devenir, qui reprend la Berliner Rundschau: licenciements, baisse des salaires, ajout d’«un supplément illustré avec une page sur le maquillage et sur la mode». Que les mécontents n’oublient pas que «200 000 bacheliers quittent le lycée; ils ont appris à faire des dissertations et prennent dix pfennigs la ligne». Gabriele Tergit manie l’art du dialogue avec un brio et une légèreté enthousiasmants. Ses personnages sont complexes, attachants ou répugnants, et l’arrière-plan social est peint avec acuité. Un grand roman du XXe siècle qui éveille de profonds échos aujourd’hui. 


Gabriele Tergit, «L’Inflation de la gloire. Berlin, 1931», trad. de Pierre Deshusses, Bourgois, 448 p.