Le covid a changé les mentalités, et animé les réflexions des organisateurs de concerts aussi. Thomas Jung, qui a repris la destinée de l’agence Caecilia il y a deux ans, ouvre sur de nouvelles pistes ses saisons des «Grand Interprètes» au Victoria Hall et de la musique de chambre au Conservatoire rénové. Sans pour autant transformer une aventure qui fait les belles heures classiques de Genève et de la Suisse.

Les deux premières soirées de chaque abonnement ont récemment illustré cette volonté. Le concert littéraire de l’écrivain genevois Matthieu Mégevand, accompagné par le pianiste Guillaume Bellom et un quatuor composé de solistes issus de la région, a inauguré l’affiche il y a deux petites semaines (LT du 5.10.2021).

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Des expériences différentes

Ce lundi, la venue de Valery Gergiev et Daniil Trifonov, avec l’orchestre du Théâtre Mariinsky, constituait la deuxième incartade au sein des traditionnelles propositions de Caecilia (lire plus bas). «Il est important d’aller vers des expériences différentes», explique le directeur. «Le concert littéraire n’est pas courant et j’apprécie beaucoup le mélange des arts dans ce qu’ils peuvent s’enrichir mutuellement. Nous avons ouvert la formule musique et littérature avec la lecture d’extraits choisis du tout dernier Tout ce qui est beau, en donnant carte blanche à l’auteur sur le déroulement de sa soirée.»

Il y aura aussi un deuxième rendez-vous avec Maître Marc Bonnant. L’avocat sera accompagné par le pianiste Simon Bürki autour du thème «Métamorphoses et transcriptions en mots et en musique d’Ovide à Rachmaninov».

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«C’est un sujet particulièrement intéressant organisé autour d’œuvres de Rachmaninov et Kreisler. Je suis sûr que le talent de l’orateur et du pianiste saura conquérir le public. Nous étudierons les réactions. Si elles sont favorables, nous envisageons d’autres concerts de ce type. Et nous pourrions développer et ouvrir sur d’autres arts, comme la peinture, pourquoi pas…»

D’autres arts…

L’idée séduisante s’accompagne de la volonté d’inviter aussi des talents à découvrir ou d’autres encore jamais venus dans les séries, seuls ou en ensemble. Des fidèles aussi comme Renaud Capuçon, Nelson Goerner, Jean-Guihen Queyras ou Alexandre Tharaud qui interviendront en duos notamment.

Dans le cadre des soirées au Victoria Hall, Grigori Sokolov, Denis Matsuev ou Maria Joao Pires reviendront en récital. Mais aussi une prodige. «Je suis ébloui par la toute jeune Alexandra Dovgan, âgée de 14 ans et protégée de Sokolov, ce qui est un fait unique. Sa maturité et son jeu sont exceptionnels. Elle est précieuse et il faut la protéger.»

Les honneurs au piano

Comme toujours, les honneurs reviennent beaucoup au piano: Francesco Piemontesi fait son apparition après sa résidence à l’OSR. Mais l’exceptionnel se situe du côté d’une rencontre de titans: Sir Andras Schiff et Evgeny Kissin joueront ensemble en guise de feu d’artifice final.

Sur le plan orchestral, Fabio Biondi reviendra avec son Europa galante. Mais pour la première fois, un grand orchestre a été inséré dans la série pour ouvrir les feux, et la Staatskapelle Berlin dirigée par Daniel Barenboim suivra, en soirée hors abonnement, dans un beau programme consacré aux symphonies «Inachevée» de Schubert et «Eroica» de Beethoven. Une belle façon de lier la grandeur et l’originalité.


Gergiev en campagne, Trifonov vainqueur

Il ne pouvait en être autrement: le concert inaugural des «Grands Interprètes» a soulevé, lundi soir, un Victoria Hall bondé et surchauffé. Programme russe pour la partie concertante avec le «4e» de Rachmaninov, mené sur les voies de l’extase sonore, de la virtuosité stratosphérique et de la folie musicale par le jeune pianiste de l’extrême.

Physique et hallucinatoire, la vision de Trifonov pousse Rachmaninov dans ses derniers retranchements. Après un Jésus que ma joie demeure de Bach planant, aux milles voix entrelacées pour apaiser les excès du Concerto, et le Rondo de la 2e Sonate de Carl Philipp Emmanuel Bach, piquant et aérien à souhait, le pianiste s’est évaporé gracieusement au terme des deux bis.

Le tsar de la baguette

Côté purement orchestral, la France était à l’honneur avec le Prélude à l’Après-midi d’un faune de Debussy en entrée, la Symphonie fantastique de Berlioz en plat de résistance et la Pavane pour une infante défunte de Ravel en dessert.

Eblouissant sous les mains papillonnantes de Valery Gergiev, l’orchestre du Théâtre Mariinski ne peut renier son style naturel: profondément russe. C’est ainsi dans la largeur, la profondeur, la lenteur, la grandeur que la symphonie s’est déployée, plus tragique que fantastique.

Des nuances impalpables aux déferlements virulents, la progression mécanique et écrasante d’un char dans la steppe avait parfois des allures de combat. Moussorgski n’aurait pas renié les éclats de cette lecture, entre Nuit sur le Mont-Chauve et Tableaux d’une exposition. Le Debussy introductif, au souffle céleste mais souvent océanique, et le Ravel conclusif très charnu ont souligné la signature du tsar de la baguette.