«Mon mari m'a dit tant de fois: Pourquoi te donner tant de peine? On ne t'entend de toute façon pas!» Sur l'écran, Naoko Shimuzu éclate de rire. Un peu nerveusement. «Ces mots tueraient certains autres musiciens, qui sont si fiers...» A l'image de vingt-cinq de ses collègues, cette altiste du Berliner Philharmonik a accepté de se livrer, sans fard ni retenue, sur sa vocation au sein de cet orchestre mythique. Derrière la caméra, Thomas Grube. Le cinéaste allemand a récolté ces témoignages sur le vif, durant une tournée en Extrême-Orient particulièrement longue et éprouvante. Le résultat, Trip to Asia, offre un kaléidoscope passionnant d'états d'âme et de confidences, récoltés au détour d'une loge, dans le calme impersonnel d'une chambre d'hôtel ou dans le vacarme effaré d'une mégapole.

C'est que Thomas Grube n'en est pas à son coup d'essai. «La confiance est la pièce maîtresse qui m'a permis de réaliser ce film. Heureusement, j'avais déjà gagné celle des musiciens.» En effet, le réalisateur avait à son actif un excellent premier film consacré au Berliner Philharmonik. Rhythme is it!, sorti en 2004, suivait l'incroyable progression de 250 adolescents investis dans une chorégraphie du Sacre du Printemps de Stravinski. Dans la fosse, l'orchestre et son chef Simon Rattle, instigateur du projet. «Enfant, la musique classique se réduisait au concert télévisé du dimanche, ennuyeux, inaccessible, qui incarnait un monde que je ne pouvais pas toucher», raconte Thomas Grube, qui allait d'abord s'impliquer dans les mouvements techno naissants. Et puis le jeune homme découvre la personnalité du chef Leonard Bernstein (1918-1990), et c'est le déclic. Il imagine un documentaire autour du maestro, qui décède entre-temps. «Lorsque Rattle est arrivé à Berlin en 2002, j'ai été séduit par ses idées pédagogiques, son envie d'amener tout le monde au concert.»

Le succès de Rhythme is it! lui ouvre définitivement le cœur des musiciens, et lui assure un financement stable pour son nouveau projet. Il s'agit de donner visage humain à une institution vieille de 125 ans, une des plus exigeantes de la scène classique, un ensemble «si perfectionniste que personne n'avait été autorisé jusqu'ici à filmer des répétitions».

Qui se cache derrière cette façade de prestige? Comment fait-on sa place au sein de la tradition en marche? «Je suis moi-même une tradition, répond dans le film Daniel Strabawa, premier violon solo, assise de roc et regard fier. J'ai joué sous Karajan, j'ai encore ce son d'autrefois dans mes oreilles, et je le cherche à chaque instant.»

A Taï-Peï, ils sont des milliers de fans venus accueillir le «son d'autrefois», hystériques comme la vieille Europe le serait pour une star de la pop. Sur les murs, des affiches format mondial, dans les parcs, L'Héroïque de Beethoven et le Heldenleben de Strauss sur écran géant. Une stature de mythe qui a un prix pour quiconque souhaite entrer dans cette élite musicale. «Durant mes deux années probatoires (ndlr: au terme desquelles les autres musiciens se prononcent par voie de vote), ils ont vraiment testé mes limites.» Albrecht Mayer, hautbois solo, soupire. «J'ai été pressé comme un citron, c'était presque insupportable.»

«Une fois la tournée terminée et la centaine d'heures d'interview dans la boîte, il m'a fallu deux ans de montage et de production pour terminer le film.» Deux longues années où Thomas Grube ne fréquente aucun concert; il a peur de la puissance des secrets dévoilés, peur de détruire l'équilibre de l'orchestre, «une chose si fragile». Il tient pourtant à montrer la lumière comme l'ombre, à en faire «un miroir de la société». Le jour de la première, il ne reçoit que des remerciements, surtout de la part des plus anciens membres, très conservateurs. «Certains découvraient enfin des collègues qu'ils côtoyaient depuis près de trente ans.»

Une vision sociale, donc. «Je ne crois pas qu'il y ait d'autre profession dans le monde où l'on soit forcé d'atteindre un tel niveau d'accomplissement personnel tout en soumettant sa personnalité à un groupe», note le chef Simon Rattle devant l'objectif de Thomas Grube. Ce dernier y voit une contradiction très violente, fondamentale à toute entreprise humaine. «Un artiste, tout individu, veut par définition s'exprimer. Comment, dès lors, mettre cette expression au service d'une idée commune?» Toute la force de l'orchestre, pourtant, repose sur cette ambivalence. A l'image d'Aline Champion, qui joue dans les premiers violons: «On nous demande de garder notre personnalité. Pour ma part, je me sens nécessaire, unique donc indispensable. J'aime ce sentiment. Et quand un concert marche, c'est vraiment magique.» Quelque chose s'allume dans les yeux de Thomas Grube. «Chaque fois qu'ils montent sur scène, c'est pour servir un idéal qui les dépasse. Un idéal qui permet à 120 personnes de ne faire qu'un, tout en gardant leur ego et leur individualité.»