C'est un peu l'histoire de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Au commencement était une petite équipe enthousiaste, prenant le pari d'ouvrir les arènes antiques d'Avenches aux dernières tendances des musiques actuelles. Depuis 1992, date de sa première édition, le festival Rock Oz'Arènes a connu une progression rapide, courtisant chaque année des artistes de plus en plus prestigieux comme PJ Harvey, Suede, Korn ou NTM. Au point de s'offrir un slogan taquinant les grandes manifestations estivales. Aujourd'hui, «Le plus petit des grands festivals» passe à la vitesse supérieure, gonflant la capacité de ses arènes pour courtiser un public de plus en plus large.

Une volonté d'expansion de nature à susciter l'inquiétude, eu égard à la relative étroitesse des lieux et à la spécificité musicale d'un festival dont l'intérêt, outre son site enchanteur, était jusqu'alors d'offrir une programmation plus pointue que les grandes manifestations fédératrices. Dès l'entrée du site, toute la difficulté consiste à se laisser emporter par la «magie des arènes» vantée par les organisateurs, tant celles-ci ploient sous les bannières, les structures gonflables et autres projections diapositives aux couleurs des innombrables sponsors de la manifestation.

Sans parler des distributions incessantes de petits gadgets promotionnels ponctuant le parcours du festivalier dans l'étroit boyau qui sépare les arènes des stands culinaires. Toute manifestation de cette envergure doit certes composer avec l'apport financier de grandes marques de boissons alcoolisées, et les festivals de Montreux ou de Nyon ne s'en tirent guère à meilleur compte. A la différence que le site d'Avenches, réduit dans ses dimensions ne permet pas de distribuer ceux-ci de manière parcimonieuse, aguichant en permanence le regard du festivalier de leurs teintes criardes, au mépris de la beauté du site.

Parvenu au cœur des arènes, le festivalier découvre alors la nouvelle structure mise en place pour doper la contenance de ses gradins originels. Autrefois limitée à 6000 places, l'architecture antique se voit rehaussée de sièges en plastique augmentant sa capacité de 2000 places et permettant de créer une zone «confort», destinée aux festivaliers les plus fortunés. A près de 70 francs la place, prix extrêmement élevé pour une manifestation en plein air, cette dernière n'offre cependant pas un confort d'écoute supérieur aux gradins lui faisant face, ces places VIP n'étant pas, pour la plupart, situées dans le meilleur angle de vision et d'écoute, soit en face de la grande scène.

Quant à la programmation musicale de cette 9e édition, celle-ci trahit plus que jamais l'écartèlement dont est victime l'ensemble du festival, partagé entre sa volonté de ratisser large et celle de rester fidèle à ses ambitions premières, reflétées par la petite scène réservée aux formations du cru, seul espace de découvertes de la manifestation. L'affiche 2000 résout ainsi l'épineuse équation en se rabattant sur la formule éprouvée d'une soirée rock, une soirée world et une soirée tout-venant, alignant sans rime ni raison la variété de Patricia Kaas et l'afro-beat désuet de Johnny Clegg. Dès lors, le rock nerveux de Placebo, superbe de maîtrise et d'émotion jeudi soir, ou le trip-hop de Lamb vendredi se retrouvent bien seuls au milieu d'une affiche aussi passéiste que convenue.

Malgré une pluie intermittente, la première soirée de jeudi a attiré plus de 6500 spectateurs, dépassant les espérances des organisateurs. Il semble donc que les ambitions de croissance du festival aient porté leurs fruits, ouvrant la voie à une dixième édition que l'on promet somptueuse. Membre du comité d'organisation, Valentine Jaquier concède que le festival a dû sacrifier une programmation «plus avant-gardiste, très intéressante artistiquement parlant, mais que le public ne suit pas toujours, pour parvenir à donner au festival une plus grande place sur la scène culturelle». L'exemple de Placebo, groupe alliant pertinence artistique et succès commercial, démontre pourtant que l'exigence n'est pas toujours un frein à l'adhésion du plus grand nombre. Ballon d'essai, l'édition 2000 aura sans doute cédé plus que de raison à sa volonté d'expansion, au risque d'en éclater. Comme la grenouille de la fable.

FESTIVAL ROCK OZ'ARÈNES à Avenches. Ce soir, dès 18 h 30: Patricia Kaas, Michael Von Der Heide, Johnny Clegg… Renseignements au 026/675 44 22 ou sur www.rockozarenes.ch.