Emmanuel Carrère. Un Roman russe. P. O. L, 358 p.

Un Roman russe ne dévoile rien de son contenu, pourtant bouleversant, à travers son titre. Après avoir décrit la dérive d'une femme saisie par la passion du jeu (Hors d'atteinte?, 1988), les angoisses d'un petit garçon qui sent une menace rôder tout près de lui (La Classe de neige, 1995) ou la vie de mensonges de Jean-Claude Romand, faux médecin et assassin de sa famille (L'Adversaire, 2000), Emmanuel Carrère évoque ici la folie et l'horreur qui ont obsédé sa vie. Comment, croyant y échapper grâce à l'amour et à une enquête, la folie et l'horreur l'ont rattrapé. Et pourquoi il se résout à exorciser publiquement le fantôme de son grand-père maternel, source selon lui de tous ses maux.

Ce grand-père, Georges Zourabichvili (Tiflis 1898-Bordeaux 1944), hante la vie de ses descendants - deux enfants et cinq petits-enfants eux-mêmes parents - depuis sa disparition, quand des hommes armés de mitraillettes ont fait monter dans leur traction avant, à la libération de Bordeaux, celui qui depuis deux ans travaillait comme traducteur pour les services économiques allemands. On ne l'a jamais revu et sa femme et sa fille aînée Hélène ont fait le silence sur lui. Le suicide de l'un de ses cousins, l'an dernier, a sans doute déterminé l'écrivain à lever l'interdit maternel - on est tenté de dire l'oukase, s'agissant d'Hélène Carrère d'Encausse, éminente spécialiste de la Russie et secrétaire perpétuelle de l'Académie française.

Ce que l'auteur sait de ce grand-père, il l'a appris de son oncle Nicolas, frère cadet de sa mère élevé par elle. C'était un esprit brillant, mais sombre et amer, un raté social qui écrivait de longues lettres désespérées pour dire son mal de vivre. Après sa disparition, sa fille a choisi de nier sa souffrance, d'oublier sa honte et de réussir dans la vie, en faisant sienne cette maxime: Never complain, never explain. Choix héroïque, juge aujourd'hui l'auteur, mais qui a condamné la famille tout entière à endosser cette souffrance sans pouvoir la dire, avec les dégâts que cela suppose. On reconnaît ici les thèses soutenues par François Vigouroux sur le secret de famille (lire le SC du 24.02.2001).

Dans le récit d'autofiction en sept parties d'Emmanuel Carrère, qui commence en 2000, bien des éléments apparaissent incroyablement romanesques, tel l'épisode de la moustache brusquement rasée du grand-père, qui renvoie à l'un des premiers livres de l'auteur. Tous les chemins de traverse que ce dernier emprunte semblent ramener à la figure de ce grand-père, comme si le réel finissait par se plier à son obsession, par exemple ce reportage sur un vieil Hongrois retrouvé dans un asile psychiatrique russe, cinquante-six ans après qu'on a perdu sa trace. Trou perdu à 800 km au nord-est de Moscou, dans lequel l'écrivain retournera réaliser un film au scénario improbable, Kotelnitch devient ainsi un des pivots du récit avec l'île de Ré, qui doit voir le couronnement d'une inusitée déclaration d'amour à la femme aimée, via les colonnes du Monde.

Mais le réel déjoue les plans les mieux préparés, comme les projets les plus ouverts, et rien ne se passe comme l'auteur l'avait prévu: dans un cas, c'est l'intrusion de la folie meurtrière qui submerge tout; dans l'autre, l'absence et le mensonge qui sapent sa relation avec Sophie. Mais sans doute ce double désastre lui permet-il, au terme d'une longue maturation, de nouer enfin tous les fils de ce «roman russe» pour donner forme à ce qui l'obsède: offrir à son grand-père quelque chose qui lui serve de pierre tombale, pour être délivré de son fantôme et pouvoir vivre enfin. Avec Jeanne, la petite fille de quelques mois qu'il a eue avec une femme rencontrée peu avant ses 46 ans (l'âge où est mort Georges Zourabichvili), et qui s'appelle... Hélène. Et c'est très naturellement que ce livre-catharsis se referme sur une lettre à sa mère.