Les grincheux qui affirment que le livre n'est pas assez à la fête au salon qui lui est consacré peuvent être rassurés: il est au moins un lieu dans les immenses halles de Palexpo, à Genève, où règne un amour de la chose écrite à faire presque vibrionner l'air alentour. La maison d'édition allemande Taschen a confié la tenue de son stand aux apprentis libraires de Suisse romande. Jour après jour, et par groupes de quatre, ils investissent l'espace selon les thèmes de leur choix. Tous élèves de l'Ecole professionnelle et commerciale de Lausanne (EPCL), ils sont notés pour ce travail pratique.

Jean-Christophe, 26 ans, est ainsi dans la fièvre. «Nous sommes arrivés il y a déjà une heure mais tout n'est pas encore installé.» Thème choisi par son groupe: «Les intérieurs» de Toscane, du Maroc, des Alpes, de Provence, etc. «J'ai découvert l'univers des livres vers 22 ans. Je sortais d'une période difficile sur le plan personnel et ce sont les livres qui m'ont remis debout. Depuis, je ne peux pas envisager ma vie sans eux», poursuit-il en plaçant dans un coin un album de l'artiste suisse H. R. Giger. «Dès que je peux en parler à un client, je le fais. C'est ce que je préfère dans le métier: partager mes passions.» Magali, 20 ans, travaille en temps normal à la Librairie Albert le Grand à Fribourg. «J'aime les vieux livres. Pour leur vécu, leur toucher. Si je ne trouve pas d'emploi dans une bouquinerie après mon apprentissage, je partirai pour l'étranger.»

Le succès des librairies en ligne ou la concurrence des grandes chaînes du livre ne font frissonner aucun des apprentis présents. Insouciance? «Soyez excellents, voilà ce que je ne cesse de leur répéter. Une librairie de quartier excellente par la qualité de ses choix, par son accueil, ne peut pas mourir. Celles qui vont rester sur le carreau ne se compteront pas parmi les meilleures», pronostique le professeur.

Si Magali et Jean-Christophe peuvent s'initier maintenant à l'expérience particulière qu'est celle d'un salon du livre, ils savent aussi qu'ils ne le feront plus à Genève une fois devenus professionnels. Ou du moins pas comme cela. Le salon genevois est en effet un salon d'éditeurs et de diffuseurs. Les éditeurs suisses romands viennent en personne rencontrer le public. Les éditeurs français délèguent en grande partie leurs diffuseurs locaux: Servidis, Office du livre et Diffulivres. Au Salon du livre de Paris, à l'inverse, les stands sont mixtes, c'est-à-dire tenus tantôt par des éditeurs, tantôt par des libraires. Les autres grandes foires françaises sont de véritables librairies géantes: les libraires de la place se répartissent les éditeurs et font leur métier comme s'ils étaient dans leur magasin.

A Genève, la plupart des libraires sur place sont employés par les diffuseurs et payés à la journée. Ce qui n'éteint pas la passion de ces professionnels. Comme cette libraire de Payot à Genève, qui prend sur ses vacances pour travailler au Salon: «Je tenais absolument à vivre cela. Ce n'est pas pour le beurre dans les épinards mais bien pour l'expérience et le contact avec le public.» A quelques mètres, une collègue de la librairie L'inédite à Genève renchérit: «Je n'ai manqué que deux salons sur treize. Et toujours sur mes vacances.»

Reste que ce statut d'employés temporaires ne fait pas des libraires des invités à la fête. Le chiffre d'affaires des librairies indépendantes, genevoises pour le moins, s'en ressent. «C'est vrai, c'est un peu un crève-cœur. On organise ces jours-ci des séances de signatures d'auteurs, explique Damien Malfait de la Librairie du Boulevard à Genève. Histoire de rappeler que la vie du livre se poursuit une fois franchies les portes du Salon.»