Spectacle

De grands créateurs européens et suisses marqueront en beauté la fin d’une ère à Vidy

Codirecteurs depuis le décès de René Gonzalez le 18 avril 2012, Thierry Tordjman et René Zahnd ont conçu une saison riche de 30 spectacles à faire pâlir d’envie bien des théâtres

Les génériques de fin se soignent. Il en va du destin d’un film dans la mémoire du spectateur. Parfois, les cinéastes poussent le raffinement jusqu’à intercaler une scène inédite. Juste un flash pour suggérer ce qui aurait pu se passer au cas où… Dans la petite salle du Théâtre de Vidy, hier à 11 h, Thierry Tordjman et René Zahnd ont eu à cœur de réussir l’épilogue. Pour qu’il marque les esprits. Et donne des regrets à ceux qui ne les ont pas retenus pour succéder à René Gonzalez, disparu le 18 avril 2012, leur préférant Vincent Baudriller, directeur du Festival d’Avignon jusqu’à cet été. Le tandem, à la tête de Vidy depuis treize mois, présentait la nouvelle saison, celle qu’ils ont conçue mais qu’ils n’auront pas la chance d’accompagner. Leur contrat échoit le 31 août.

Drôle de drame, donc. Avec ces figurants confits au premier rang. Le syndic de Lausanne et ministre de la Culture Daniel Brélaz côtoie Vera Michalski, présidente du conseil de fondation de la maison. Aux avant-postes aussi, l’élégant Vincent Baudriller joue les ombres. Il n’a pas droit à une réplique. Son tour viendra plus tard. Pour le moment, il est condamné à la figuration. Il faut dire que Thierry Tordjman et René Zahnd ont été blessés – c’est un euphémisme – par la façon dont leur congé leur a été signifié. En moins de deux minutes, dit-on à Vidy. Le théâtre est une jungle comme les autres.

Sur ces planches pourries, l’élégance de Thierry Tordjman et de René Zahnd est de faire belle figure. Ils ont l’avantage d’avoir un bon texte, ils l’ont écrit à quatre mains: un programme riche d’une trentaine de spectacles jusqu’au mois de juin. Avec à l’affiche des artistes qui bouleversent les nuits de l’amateur, de ceux qui ont fait la réputation du «théâtre au bord de l’eau» ces vingt dernières années. Quelle maison suisse peut s’enorgueillir de lancer sa saison avec trois spectacles de haut vol, joués en simultané? Le chorégraphe français Aurélien Bory – son Plexus l’automne passé sidérait ici même – montera sous chapiteau Géométrie de caoutchouc. Au même moment, le marionnettiste chinois Yeung Faï présentera Blue Jeans, fable où il est question du jean, ce symbole de liberté au nom duquel suent des milliers d’ouvriers asiatiques. Mieux, ou aussi fort en tout cas, le maître polonais Krystian Lupa invitera à découvrir sa version de Perturbation, d’après un texte de Thomas Bernhard, avec la solaire Valérie Dréville, notamment. A ces chocs succédera le Hamlet déjà légendaire de Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, avec l’intense Lars Eidinger dans le rôle-titre – trois soirs seu­lement, du 8 au 10 octobre.

Alors, qui dit mieux? La suite mélange les fidélités et les accueils inédits: l’actrice Yvette Théraulaz chantera Les Années en octobre; Dorian Rossel, Antonio Buil, Delphine Lanza, Paola Pagani passeront au rayon X – mais un X tendre – le couple dans Staying alive; Jean-Quentin Châtelain, lui, bourlinguera au nom de Blaise Cendrars dans une mise en scène de Darius Peyamiras, etc.

Un épilogue digne, c’est aussi une présence émouvante. Philippe Mentha est parfait dans ce registre. Comme chaque année, l’acteur dévoile la saison de son Théâtre Kléber-Méleau. Sa ligne est aussi personnelle que respectable. A l’affiche, une demi-douzaine de pièces et des retours qui vaudront le déplacement. Celui de la chanteuse grecque Angélique Ionatos en septembre dans Et les rêves prendront leur revanche; celui surtout d’Anouk Grinberg, déchirante dans Molly Bloom, ce chant rosse extrait de l’Ulysse de James Joyce.

Une heure a passé. Et dans ce tour d’horloge, l’esprit d’une époque. Dans la fraîcheur d’un printemps qui ne vient pas, on jette un œil sur la bannière qui barre l’une des annexes du théâtre: «Salle René Gonzalez»; tel est le nom que porte depuis le 18 avril dernier la salle dite de répétition. Les acteurs choisissent leurs totems, leurs âmes protectrices. Ils excellent dans la conjugaison de ce temps rare qu’est le futur antérieur.

Théâtre de Vidy, rens. www.vidy.ch; Théâtre Kléber-Méleau, rens. www.kleber-meleau.ch

Quelle maison suisse peut s’enorgueillir de lancer sa saison avec trois spectacles de haut vol?

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