Le toast crisse sous la lame, le beurre s’étale, seules les mastications d’un frère troublent le silence aussi épais qu’une confiture. C’est un petit-déjeuner de famille dans toute sa splendide banalité, vu par un de ses membres qu’on sent aliéné. Son regard s’attarde sur les tartines, puis les ongles maternels. «Moi, je ne me trouve pas particulièrement beau. Ni belle. Mais j’espère qu’un jour j’aurai aussi des ongles recouverts de vernis rouge cerise.»

Mi-chronique familiale mi-récit identitaire, Les Petits Fruits raconte un corps qui se découvre et se confronte au monde. Signée Ezra Sibyl Benisty, spécialiste de littérature anglaise à l’Université de Lausanne et activiste queer, la nouvelle compte parmi les 23 textes qui composent Cuisson au feu de bois. Un titre gourmand pour la première publication de Grattaculs, nouvelle collection de textes LGBTQIA+ publiée fin septembre par Paulette.

Paulette? Une maison d’édition lausannoise fondée en 2009 par Sébastien Meier, jeune auteur qui, peinant à convaincre un éditeur de publier son premier roman, décide de le devenir lui-même – Paulette est le nom de sa grand-mère. Encourageant les talents émergents, fonctionnant au coup de cœur, la maison sera reprise en 2015 par un tandem composé de Noémi Schaub et Guy Chevalley, tous deux écrivains et membres du collectif Ajar. Ils lui impriment sa patte locale (tout est fait en Suisse) et, désormais, militante.

Cheval de Troie

«Avec Guy, les enjeux LGBTQIA+ habitent nos discussions depuis très longtemps, explique Noémi Schaub. Nous avons constaté que les structures dédiées à ces écrits fermaient les unes après les autres. Il existe bien sûr des publications, mais ce sont souvent des autoéditions ou des fanzines qui restent dans leur bulle, faute de moyens. Nous voulions donner à ces thématiques visibilité et légitimité. Paulette ayant atteint une certaine reconnaissance critique, ça faisait un bon cheval de Troie!»

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Après le lancement des Pives, fictions courtes au graphisme sériel et aux thématiques diverses, le tandem fait donc le pari d’une littérature politique, se voulant porte-voix des écrits et de l’expérience queer. Une aventure engagée qui se déclinera à hauteur de deux ou trois projets par an, récompensée par une bourse culturelle de la Fondation Leenaards.

Pour inaugurer Grattaculs, «tendre et piquante comme le fruit du rosier sauvage», une voix unique semblait trop réductrice au duo: il lui préférera l’ouvrage collectif, lançant en janvier dernier un appel à textes relayé sur les réseaux – sans consignes particulières. «Il disait, en gros: «Ecrivez ce que vous avez toujours eu envie de lire», résume Noémi Schaub. Nous souhaitions une large diversité de genre, dans tous les sens du terme. Pour montrer qu’on peut, et qu’il faut, aborder ces enjeux par tous les angles.»

Mots fléchés

Parmi la septantaine de textes soumis, les éditeurs en ont sélectionné une vingtaine qu’ils ont retravaillés durant plusieurs mois avec leurs auteurs. Si certains sont connus des Romands, comme Greta Gratos (figure emblématique de la scène alternative genevoise), Julien Burri (écrivain, journaliste et collaborateur du Temps) ou Didier Bonny (député vert au Grand Conseil genevois), d’autres sortent à peine du gymnase et se voient publiés pour la première fois.

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L’ensemble est riche, les tons hétéroclites: lettre bienveillante à une sœur en quête d’elle-même (Toi et Moi, de Romaine Girod), rêves et désillusions à l’ère Tinder (Love Motel abandonné, de Lulla Clowski), rencontre furtive en franglais (Fruits of mer, Joshua Kent Bookman), sortie imperceptible de l’âge tendre (Les Garçons, Céline Perrin). Les formats, aussi, s’émancipent: les vers de Jérémy Berthoud, éclats choisis d’un coming out, côtoient les mots fléchés érotico-physiologiques de Cassandre Poirier-Simon. Un spectre stylistique infini pour refléter celui des vies et des ressentis, façon arc-en-ciel.

Si le fameux drapeau ne se déploie pas sur la couverture de Cuisson au feu de bois, on repère sans peine sur les volutes jaunes LGBTQIA+. «C’est un point de rassemblement, répond Noémi Schaub. Il n’est pas facile de trouver ce genre de littérature quand on la cherche, de sauter le pas en s’adressant au libraire. Autant annoncer la couleur. Qui dit: oui, aujourd’hui ces expériences sont acceptées.» Comme un écho littéraire au oui du 26 septembre dernier.


«Cuisson au feu de bois», Paulette Editrice, Collection Grattaculs, 220 pages.

Pour célébrer le lancement de la collection, des rencontres, stands et événements sont organisés. Au Salon des petits éditeurs (le 13 novembre à Chêne-Bougeries), à la Bibliothèque Filigrane (le 9 octobre à Genève), à l’association Alpagai (le 22 octobre à Sion), au Cabaret littéraire de Lausanne (le 1er décembre) ainsi qu’à la foire du livre EdICIon (du 17 au 19 décembre à Bienne).