Apparue dans le Bronx à l'orée des années 80, la culture hip-hop s'est rapidement infiltrée dans les banlieues des mégapoles du monde entier, imposant une série de codes visuels, sonores et linguistiques bien définis. Culture d'appropriation et d'intégration, le genre assimile des expressions artistiques aussi diverses que la danse, le graphisme et le rap, formule hybride mariant musiques de danse et déclamation poétique.

Adapté en français, le langage des rappeurs noirs américains devient, dans la bouche des banlieusards de Paris ou de Marseille, un langage de différenciation, issu des métissages des cités, intégrant à l'argot traditionnel (expressions imagées, verlan, etc.) des tournures de la langue algérienne ou franco-africaine. De même que la musique rap digère des rythmes, des sons échantillonnés de provenances extrêmement diverses, le sabir ainsi rapiécé compose une expression autonome, pratiquée dans l'ensemble de la francophonie, avec de légères variations régionales.

Ainsi, lorsqu'un élève d'un collège de Renens se met à parler comme s'il revenait d'un cours intensif à la MJC de Saint-Denis, n'allons pas croire que l'adolescent cherche à singer ses homologues de la banlieue parisienne. Ni qu'il pousse l'outrecuidance jusqu'à liquider son accent vaudois. Code social correspondant à une certaine attitude, un look et un style musical, le langage rap est aujourd'hui, pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, un langage alternatif, à pratiquer dans certaines circonstances et doté d'une orthographe particulière.

Sens Unik, Lunatic, «La théorie du Kaos»: les noms de groupes et de chansons rap privilégient une dérivation basée sur la phonétique, exploitant l'impact visuel et sonore de lettres comme K ou Z au détriment des consonnes comme «QU» ou «S» (prononcé «z»). La prononciation faisant loi, l'orthographe s'autorise toutes les fantaisies, particulièrement manifestes sur les murs de nos villes, où le célèbre «Nik la police» a remplacé depuis belle lurette le bucolique «Mort aux vaches». Une orthographe et un langage alternatifs qui ne peuvent l'être qu'à la condition que leurs adeptes parviennent à jongler entre français «traditionnel» et français «hip-hop». Cela, les chefs de file du hip-hop francophone comme IAM ou NTM l'ont bien compris, qui tchatchent rap sur leurs disques, et manient avec brio la langue de Molière sur les plateaux télévisés.