Le choc ressenti à la vue – le terme de vision est peut-être plus adéquat en l’occurrence – de la «Sainte Face», la plus connue des gravures de Claude Mellan, la plus virtuose et la plus simple en même temps, a été la pierre d’angle de la collection du graveur élaborée au fil des ans par Jacques Treyvaud et son épouse. Le couple ayant fait don à la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex de cet ensemble magnifique, le voici exposé au Musée Jenisch à Vevey, où il dialogue avec un choix d’estampes conservées dans cette institution. La «Sainte Face» de 1649 figure en bonne place, amenant le visiteur à partager la fascination du collectionneur et de ses prédécesseurs en admiration. Des admirateurs fascinés d’abord pour le rendu de l’expression, concentré de douleur et de distance, puis par l’exploit que représente cette manière de créer un sujet à l’aide d’une seule ligne en spirale, qui part du nez pour s’éloigner jusque dans les bords, y compris la lisière du voile censé avoir capté l’empreinte du visage souffrant.

Mise en abyme du processus de la gravure, bien sûr, avec le retournement de l’image retournée, et l’empreinte d’une empreinte, et paradoxe, selon les mots de Florian Rodari, qui signe un texte du catalogue: «Car cette image acheiropoïète – c’est-à-dire, rappelons-le, qui n’a pas été tracée de main d’homme – est dans ce cas précis le résultat d’une méthode concertée et d’une technique hautement maîtrisée. Tout le contraire, donc, d’un miracle divin.» Le miracle tient pourtant dans cette façon, que l’artiste a poussée à des sommets, de susciter la forme, voire la «couleur», au moyen des seules lignes parallèles, plus ou moins épaisses ou fines, plus ou moins écartées ou rapprochées, et sinueuses. Le contour, cette ligne inexistante et qui enferme, disparaît donc au profit du rendu beaucoup plus subtil du modelé, du vide et du plein. Et de la lumière, qui révèle le réel.

Expérience mystique

En effet, c’est bien elle, la lumière, que ces lignes habilement disposées prennent dans leurs rets. À cet égard, ces gravures de Claude Mellan se rapprochent de la sculpture classique, qui renonce à la matière colorée pour mieux laisser à la seule lumière le soin de raser les surfaces, de souligner le galbe et de susciter le volume. Il est donc juste de parler d’une «écriture pour la sculpture» à propos du style de Mellan, sans doute mis au point alors que l’artiste séjournait dans la Rome baroque (où une seule rencontre suffit à le lier d’amitié avec le Bernin, dont il transposera, dans une petite gravure pleine d’émotion, «La Transfixion de sainte Thérèse», groupe dont la célébrité doit à l’intensité de l’expérience mystique qu’elle met en scène). À Rome, le graveur a restitué les statues en deux dimensions, par le biais de «sa syntaxe de lignes courbes», des lignes toujours soigneusement préméditées, et exécutées de main de maître.

Claude Mellan a en outre été un portraitiste hors pair, à commencer par cet autoportrait qui allie encore la manière de créer le gris en entrecroisant les lignes et le nouveau vocabulaire constitué de ces courbes qui épousent, rythment et soulignent les formes. Peintres (Maddalena Corvina, femme peintre à Rome), pape (Urbain VIII), mécènes, philosophes et hommes de lettres, et roi (portrait de Louis XIV enfant, où la gravité voire l’austérité des modèles précédents se résout dans une finesse d’expression qui exclut la mollesse), ils sont nombreux à s’être prêtés au jeu de miroir tendu par l’artiste. Un mot encore sur la thématique religieuse, où le graveur a laissé libre cours à son inventivité et ses propres interprétations. De très beaux «portraits» de Jésus et de Marie, judicieusement accrochés, dans l’exposition, en hauteur et se faisant pendant, et la vision particulièrement originale, si ce n’est moderne, d’«Adam et Eve au pied de la croix» (1647). Le premier couple humain y apparaît dans une posture presque lubrique, dans son dialogue avec la mort, désormais invitée dans la vie de l’homme.

Esprit mélancolique

Curieusement – si l’on songe aux rencontres que son art l’amena à faire et à ses fréquentations – solitaire, du moins dans son grand âge, et esprit teinté de mélancolie, Claude Mellan mourut à l’âge avancé, pour l’époque, de 90 ans. Ses gravures au burin sont confrontées ici à des feuilles d’autres acteurs de la gravure au XVIIe siècle, au trait plus libre, nerveux et hypersensible, comme Claude Gellée ou Rembrandt, ou encore à tel portrait dû à Jean Morin, qui recourait à une technique composite et éblouissante pour restituer la finesse d’une chevelure ou le mystère d’une personnalité.

Claude Mellan, L’écriture de la méthode. Musée Jenisch, Vevey. Ma-di 10-18h (je 20h). Jusqu’au 7 février. www.museejenisch.ch