Il flotte un parfum godardien ces jours au Théâtre Saint-Gervais. A l’image de ce maître de la citation philosophique et du collage cinématographique, José Lillo et la République des textes livrent un spectacle où le propos est dissocié de l’action. Le propos? Le monde tel qu’il ne va pas, restitué à travers un tricotage d’une centaine de textes théoriques. L’action? De jeunes adultes qui tanguent entre matelas, micros et bières, et finissent dans une transe techno plus printanière que révolutionnaire. Autrement dit, un fossé entre la gravité des analyses et l’insouciance de ceux qui les profèrent. Manière habile de signifier l’impossibilité de devenir adulte dans un monde à bout de souffle? Peut-être, mais la lassitude qui étreint parfois les personnages n’épargne pas toujours le public.

«Quelle est la base de la société? L’égalité. Quel est son but? Le bien-être général. Formons-nous une société? Non, car la minorité jouit, la majorité souffre.»

CQFD, aurait pu ajouter Elodie Bordas qui, dans cette aire de jeu évoquant un squat, tient le rôle le plus pointu. La comédienne met son élégance naturelle au service de remarques ironiques qu’elle lance au public.

«Il est des hommes bons dont l’existence est affreuse. […] Est-ce que les peuples ne sont pas taillés comme des moissons?» renchérit Julia Batinova, plus mélancolique. Une bouteille de champagne à la main, la comédienne vacille sur des hauts talons et exprime la «destinée fatale» de chaque être humain.

Felipe Castro, formidablement présent et percutant, Jeanne De Mont, nuisette et rage de punkette, ou encore José Lillo, lyrisme à fleur de peau, complètent cette ménagerie humaine qui se cogne aux barreaux. Les textes coulent comme le miel de «L’âge d’or », chanson de Léo Ferré déclamée au final. Des textes qui pourraient être de Foucault, Nizan, Debord et Deleuze et qui racontent le massacre autorisé, l’individualisme qui a tué l’individu, la solitude intérieure ou encore la déchéance de l’entendement. C’est juste, parfaitement écrit, mais déjà tellement ressassé qu’on se prend à rêver du ciel bleu qui rosit au dehors. Et à souscrire à l’énergie de ces joyeux désespérés . Elseneur-Machine, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 9 juin, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch