Scènes

«En Grèce, les artistes de théâtre indépendants ne reçoivent plus d’argent de l'Etat»

De passage à Genève avec sa dernière création, Lena Kitsopoulou raconte l’état de la scène théâtrale dans son pays en crise. Vertige

Lena Kitsopoulou est une figure de proue de la scène théâtrale grecque. Ses spectacles qui vont du cabaret trash à la petite musique intime sont toujours attendus, débattus. Quand ils ne créent carrément pas l’émeute, comme ce fut le cas en 2012 avec «Athanasios Diakos, le retour», une libre vision de ce grand héros grec qui a valu à l’artiste les foudres des nationalistes, au point de devoir rester tout un été hors d’Athènes pour sa sécurité. Dans «The dullness of being», cette comédienne et metteur en scène aux 45 ans juvéniles occupe le plateau de Saint-Gervais, à Genève, depuis mardi. Et quelle occupation! Avec Giannis Kotsifas, Lena Kitsopoulou compose le tableau lénifiant de l’ennui ordinaire, régulièrement percuté par de spectaculaires accès de folie refoulée. A la fois hilarant et angoissant. Celle qui a quelque chose de Rodrigo Garcia dans cette manière de nous tendre le miroir de nos renoncements, évoque le théâtre de son pays en crise. Rencontre.

Le Temps: Lena Kitsopoulou, depuis 2009, la Grèce vit une crise sans précédent. Comment se portait le théâtre avant et comment se porte-t-il maintenant?

Lena Kitsopoulou: Jusqu’en 2008, il y avait quatre types de productions en Grèce. Les deux théâtres nationaux, d’Athènes et de Thessalonique, le festival estival d’Athènes et d’Epidaure, des lieux à la réputation établie comme le Theatro Texnis ou le Theatro Vogiatzis qui recevaient une manne régulière, et encore des centaines de compagnies indépendantes qui faisaient d’Athènes la plus grande ville européenne en matière de création scénique. La plupart obtenaient des subventions en fonction de leur notoriété et de leur projet. Aujourd’hui, seuls les deux théâtres nationaux et le festival d’été reçoivent encore des subventions. Plus un sou pour les autres qui doivent compter sur ce qu’on appelle «l’esprit de pourcentage»: les comédiens ne sont pas payés pendant les répétitions et, lorsqu’ils jouent, ils reçoivent un pourcentage de la recette. Autant dire que leur condition est devenue très précaire.

- Une fondation privée donne cependant un peu d’air à la profession…

- Oui, le Stegi Grammaton kai Texnon, financé par l’Onassis Institute, produit et commence à diffuser des artistes grecs. C’est un lieu important, un peu comme Vidy chez vous, avec ses deux salles de 1000 et de 250 places, qui accueille des grands noms de la scène étrangère. En 2014, j’ai eu la chance d’être supportée par cet Institut qui soutient entre cinq et sept compagnies grecques par année. Ce n’est évidemment pas assez pour absorber la multitude de propositions. Et, puisqu’on est dans les chiffres, je précise que les premiers rôles des spectacles du Théâtre national d’Athènes reçoivent un salaire de 1’050 euros par mois… Je l’ai vécu! Mais on reste reconnaissants, car c’est un privilège de décrocher un premier rôle.

- Vous avez évoqué plus haut l’arrêt total des subventions aux indépendants depuis 2009. Quelles ont été les conséquences d’une telle interruption?

- Une explosion de mini-productions. Des petites formes à deux, trois comédiens, sans décor. Du bricolage parfois inspiré, souvent insuffisant. Plus de liberté aussi. Les comédiens, devenus leur propre metteur en scène, osent tout, car ils n’ont rien à perdre. Ce qui est rassurant, c’est que, dans tout ce chaos, les artistes de talent continuent à se distinguer. Plus qu’avant, c’est le public qui décide du succès. L’autre conséquence, c’est la naissance d’un théâtre commercial dans les bouzoukias, salles de concerts populaires, ou dans les grands music-halls. Ces structures se sont mises à produire des boulevards, des comédies musicales et un genre très tendance: la biographie de célébrités, comme, par exemple, le biopic de Miki Theodorakis qui a cartonné.

- Y a-t-il un théâtre d’opposition dure qui s’exposerait à une censure?

- Non pas de la part de l’État. En 2012, j’ai raconté à ma manière la vie d’Athanasios Diakos, héros national de la révolution de 1821 contre l’Empire Ottoman qui, dans ma pièce contemporaine, devait choisir entre élever ou non l’enfant que sa femme avait conçu en secret avec un homme kurde. Il s’agissait évidemment de réfléchir sur le racisme ambiant. Le spectacle a scandalisé les extrémistes de droite qui m’ont menacée, mais je n’ai senti aucune contrainte du gouvernement. Bon, vu la polémique, je n’ai jamais pu tourner ce spectacle, donc il y a quand même eu une forme de censure économique, mais le parlement, qui a été interpellé, n’a pas suivi la motion d’interdiction préconisée par un représentant de l’extrême droite.

- Le théâtre est né en Grèce. Est-il inscrit au programme scolaire?

- Non, et si on parle de l’école grecque, il faut d’abord dire que tout l’enseignement public est une catastrophe. Il n’y a pas de pédagogie, beaucoup de matières sont enseignées par bourrage de crâne, et, sans doute parce qu’ils sont mal payés, beaucoup d’enseignants sont régulièrement absents. Après, il y a toujours des professeurs plus motivés qui font tout pour transmettre leur passion, mais c’est une loterie. J’ai eu la chance de fréquenter à Athènes une école privée allemande qui donnait des ateliers de musique, de dessin et de théâtre. C’est sûr que ça m’a aidée à me positionner. Et ça a facilité ensuite mon entrée au Deutsches Theater à Berlin où j’ai continué à me former… C’est triste, mais l’école publique est plutôt une initiation à la violence qu’à l’excellence.

(Merci à Anna Lemonaki, metteur en scène en résidence à Saint-Gervais, pour avoir été l’interprète sensible de cet entretien!)


The dullness of being, jusqu’au 17 déc., Théâtre Saint-Gervais, Genève, 022 908 20 20, www.saingervais.ch

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