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Les Grecs antiques peuvent-ils nous aider à vivre?

Refus de la quête insensée du bonheur, rejet des discours vains et de la fiction des choix de vie: le philosophe Alexandre Lacroix dépoussière la philosophie sceptique, une sagesse décoiffante qui vaut tous les psys du monde

Au bonheur tranquille des Grecs

Le philosophe Alexandre Lacroix dépoussière le scepticisme grec. Et Jean Soler a la nostalgie des temps homériques. Deux odes à la libre pensée

Genre: Philosophie
Qui ? Alexandre Lacroix
Titre: Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien?
Chez qui ? Flammarion, 172 p.

Y a-t-il un vaccin contre le dogmatisme, l’esprit sectaire, le fanatisme qui dévore le lien social? On en rêverait: il suffirait d’une petite piqûre pour que les jeunes déboussolés n’aillent plus faire le djihad, que les pro et anti-«mariage pour tous» s’écoutent, que l’UDC devienne fréquentable et que les débats télévisés et les forums sur Internet deviennent des hauts lieux de civilisation. Mais bien sûr, ce serait trop facile, et sans doute peu respectueux du libre arbitre. Alors comment éviter les pièges de la pensée fermée? En Grèce, les philosophes sceptiques avaient fait de cette question leur priorité. Méfiants face aux discours, rejetant toute quête d’absolu, les sceptiques s’adressent directement à notre époque d’incertitude. Rencontre avec Alexandre Lacroix, écrivain et directeur de la rédaction de Philosophie Magazine , qui a dépoussiéré la sagesse sceptique dans un livre très accessible et qui, on précise, n’exige aucune conversion.

Samedi Culturel: Faire les bons choix, suivre des objectifs, chercher le bonheur, ce sont là nos préoccupations majeures. Or vous dites que tout cela est illusoire…

Alexandre Lacroix: Oui. D’abord, parlons du bonheur, qui est le but de l’existence selon la plupart des philosophies. Selon moi, il est impossible de le programmer ni de l’atteindre par une stratégie. Chacun de nous en a fait l’expérience: mettons que vous ayez loué une maisonnette au bord de la mer pour vos prochaines vacances d’été. Vous vous voyez déjà prendre l’apéritif en contemplant les vagues au soleil couchant… Mais arrivé sur place, voilà qu’un de vos enfants se blesse et qu’il faut l’emmener à l’hôpital d’urgence. Le caractère aléatoire de nos vies déjoue tous nos plans. Non, le bonheur, c’est autre chose, et votre compatriote Nicolas Bouvier en a fait la meilleure description qui soit. Dans L’Usage du monde , il raconte ce qu’il a ressenti au terme d’une nuit de bivouac dans les collines de l’est de la Turquie: un moment de plénitude, presque de lévitation. Je vois le bonheur comme le passager clandestin de nos existences: il fera de brèves apparitions sur le pont, mais la plupart du temps il se tiendra caché on ne sait où.

Qu’en est-il des choix de vie?

C’est une erreur d’envisager la vie comme une succession de choix rationnels. Pour prendre un exemple choisi par Descartes dans son Traité des passions de l’âme , imaginez-vous en voyageur qui doit aller d’un village à un autre. Deux possibilités s’offrent à vous: la grande route, réputée sûre, mais longue, et un sentier de forêt, beaucoup plus court, mais peut-être infesté de brigands. Vous vous mettez en marche et arrivé à la bifurcation, vous hésitez: et si vous vous faisiez détrousser sur la grande route? Pour Descartes, c’est simple, il faut quand même l’emprunter, car, en cas d’attaque, ce ne sera pas de votre faute. Transposez cette parabole dans la vie contemporaine: pour un jeune, la grande route, ce sont les grandes écoles, le cursus le plus rentable… Mais pourquoi ne pas s’aventurer sur le sentier des envies qui mèneraient ailleurs: les voyages, les langues anciennes, l’océanographie

C’est la voie des sceptiques?

Les sceptiques ne disent pas qu’il faille renoncer à l’examen rationnel des problèmes. Mais au terme de cet examen, ils préconisent un geste philosophique très particulier: la suspension de l’assentiment, qui consiste à prendre de la distance par rapport aux commandements de la raison. Il s’agit non pas de prôner l’irrationnel, mais de se libérer de la solution rationnelle à laquelle on est parvenu, de s’en désintoxiquer. Car il est quelque chose de plus fort que le choix rationnel, c’est ce que les Grecs appelaient hormè, le désir. Un désir non pas orienté vers la satisfaction immédiate, mais proche de l’élan vital, de l’impulsion fondamentale qui vous fait vivre.

Cela aide-t-il à choisir?

Quand on ne sait quel chemin choisir, dans la vie amoureuse ou professionnelle, il faut éviter d’exercer une violence rationnelle à l’encontre de soi-même. Au fond, la solution est déjà là, ou elle est en train de croître sous terre, et elle va percer, toute seule, au grand jour. Mais il faut attendre que cela se fasse naturellement. Mieux vaut, si l’on n’y voit pas tout à fait clair, s’en remettre à la puissance germinative de la solution.

Mais nous n’avons pas toujours le temps de laisser mûrir la solution!

C’est vrai, mais je déplore aujourd’hui les excès du bavardage autour des choix de vie, qui ne font qu’embrumer les choses. Les psychothérapies diverses nous incitent à discourir sans fin de nos choix, alors que, dans la plupart des cas, tout est plié d’avance! D’ailleurs, il est assez rare que nous soient proposés deux chemins avec une attractivité équivalente.

Une telle philosophie n’est-elle pas dénuée de sens moral?

C’est la critique de saint Augustin aux sceptiques: si vous ne donnez pas d’assentiment à vos actes, pouvez-vous en être tenu pour responsable? Il prend l’exemple d’un meurtrier qui se justifierait en disant: «J’ai tué, mais comme j’ai suspendu mon assentiment en le faisant, je ne croyais pas moi-même au mobile de mon crime.» Augustin visait les écrits moraux de Cicéron, ce grand politicien romain formé à la philosophie à Athènes, qui détournait un peu le message sceptique, en l’interprétant comme un appel à jouer la comédie sociale sans se sentir engagé spirituellement. C’est comme, de nos jours, un publicitaire qui mépriserait la société de consommation… Or les sceptiques ne font pas l’éloge de la duplicité. Ils considèrent plutôt que la sagesse est de «se laisser guider par la vie».

La pensée sceptique peut-elle aider ceux qui «ne croient en rien»?

Je le pense. Sextus Empiricus, le mieux connu des sceptiques, vivait dans un contexte assez similaire au nôtre. A Alexandrie aux IIe-IIIe siècles, les grandes heures de la civilisation antique étaient passées – tout comme aujourd’hui l’Europe connaît un sentiment d’essoufflement et de décadence après avoir régné sur le monde. Et c’est le propre de la décadence que de ne pas pouvoir faire tenir ensemble une communauté humaine sur quelques valeurs cohérentes et partagées. A Alexandrie, les croyances proliféraient: il y avait des chrétiens très prosélytes, une communauté juive importante, des astrologues, différents polythéismes, égyptien, grec, sans oublier le panthéon ptolémaïque qui hybridait les deux. Mais les sceptiques balayaient cette foire aux croyances d’un revers de manche. C’est cette attitude que je propose d’adopter aujourd’hui.

Les sceptiques avaient donc beaucoup d’ennemis, y compris parmi les écoles philosophiques.

Oui, en particulier les stoïciens, qui cherchaient la maîtrise et le renforcement de soi. J’appelle à réactiver cette opposition car aujourd’hui des armées de psychothérapeutes, de coaches – qu’on peut qualifier de néostoïciens – occupent ce terrain de la direction de conscience en vendant l’idée qu’on peut se discipliner, s’améliorer, en un mot renforcer sa citadelle intérieure. Ils font peser un poids considérable sur les gens en leur demandant d’être en position de maîtrise permanente. Or il ne sert à rien de renforcer sa citadelle intérieure, simplement parce qu’elle n’existe pas.

Mais on peut changer, s’améliorer, non?

Un peu, à la marge. Mais croire, comme le philosophe Michel Foucault le suggère à la fin de sa vie, qu’on peut se transformer en profondeur, ou faire de sa vie une œuvre d’art, est une véritable escroquerie. La vérité, c’est que nous allons vieillir, et que notre vie et nos œuvres vont s’écrouler et disparaître. Renforcer son moi est un combat épuisant qu’on finira par perdre. Mieux vaut s’immerger dans le courant du fleuve. Car tout passe, tout est transitoire, et ce n’est pas dénué de beauté.

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