Cinéma

«Green Book: Sur les routes du Sud»: un road movie d’ébène et d’ivoire

Au début des années 1960, un chauffeur blanc conduit un pianiste noir dans les Etats ségrégationnistes. L’amitié est au bout du chemin. De Peter Farrelly, avec Viggo Mortensen

Videur dans une boîte de nuit, Tony Lip (Viggo Mortensen) a une grande gueule et les poings durs. Ce ruffian italo-américain du Bronx n’aime pas les nègres – il jette à la poubelle les verres dans lesquels ont bu deux plombiers noirs. En attendant la réouverture du night-club, le dur à cuire se cherche un boulot. Il se retrouve face à un homme raffiné qui vit «comme le roi de la jungle», Tony dixit, dans un appartement somptueux orné de peaux de bêtes et de défenses d’éléphants. Le Dr Don Shirley (Mahershala Ali), pianiste virtuose, s’apprête à donner une série de concerts dans le sud des Etats-Unis. Engagé comme chauffeur et garde du corps, Tony Lip a pour viatique le The Negro Traveler’s Green Book, un guide recensant les hôtels et les restaurants où les personnes de couleur sont admises…

Green Book: Sur les routes du Sud est un feel-good movie pur sucre qui compense son absence de surprise par son humour et sa puissance de frappe émotionnelle. Au premier tour de roue, le programme est établi: les contraires s’annulent, les différences s’aplanissent. Au terme d’une série d’épreuves, le chauffeur inculte, hétéro et convaincu de la supériorité de la race blanche, va devenir le meilleur ami du musicien noir, polyglotte, docteur en psychologie, et gay qui plus est. Tony bouffe gras, chaparde et s’étonne que Don ne connaisse ni Little Richard ni Aretha Franklin («Je suis plus noir que toi», rigole le rustaud). Don cultive la mélancolie: la couleur de sa peau l’a empêché de devenir le concertiste qu’il rêvait d’être, il a développé une approche hybride de la musique – «Comme Liberace, mais en mieux», apprécie son chauffeur.

Scène jubilatoire

Entre la morgue des organisateurs de concerts et les lois ségrégationnistes, la route est semée d’embûches. La tchatche de Tony, et le revolver qu’il a peut-être dans sa poche, les relations très haut placées de Don leur permettent de se sortir des mauvais pas. Fût-elle feutrée, la violence raciale est étouffante: on refuse à Don l’accès des toilettes du salon où il joue (pour les domestiques, il y a une cabane dans le jardin), on lui refuse le droit de s’acheter un costume, on lui refuse une table au restaurant du palace qui accueille son concert. Cette ultime humiliation détermine la scène jubilatoire où culmine le road movie: Tony et Don vont manger dans un club de jazz. Tony pousse son compagnon de route sur scène et pour la première fois Don joue dans les odeurs de friture et de tabac. Le reste de l’orchestre le rejoint dans une jam où Tchaïkovski rencontre le boogie.

Pour son premier film solo, Peter Farrelly, émancipé de son frère Bobby, prend ses distances avec la comédie trash (Dumb & Dumber, Mary à tout prix, Fous d’Irène…) et, portant à l’écran une «histoire vraie», vise sans ambages les Oscars. Une partie de la critique américaine lui reproche de réchauffer la formule de Miss Daisy et son chauffeur et autres films édifiants dans lesquels des Blancs reconnaissent la grandeur des Noirs après avoir rencontré quelque représentant talentueux et raffiné. La réserve est légitime, mais la maîtrise narrative, la qualité des comédiens et le message de tolérance remportent toutefois l’adhésion.


Green Book: Sur les routes du Sud, de Peter Farrelly (Etats-Unis, 2018), avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini, 2h10.

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