Greffe du cœur, la geste héroïque de Maylis de Kerangal

Genre: Roman
Qui ? Maylis de Kerangal
Titre: Réparer les vivants
Chez qui ? Verticales, 282 p.

Réparer les vivants est un livre haletant et grave où clignotent les encéphalogrammes, où le deuil et l’espoir se mêlent. Des héros des temps modernes, infirmiers, chirurgiens se mobilisent, traversent un pays dans la nuit, pour que la mort d’un jeune homme, Simon Limbres, permette à Claire de revivre. Le roman commence à l’aube un matin, lorsque Simon se lève, ignorant qu’il va mourir. Il s’achève le lundi à la même heure: Claire a reçu le cœur de Simon. Maylis de Kerangal ne raconte pas ici sa propre expérience, mais l’histoire n’est pas sans lien avec sa propre vie. S’emparant d’un vocabulaire, de situations, de lieux, elle tisse sa propre langue et son propre récit, et donne un statut épique et poétique aux frontières du vivant. Une exploration littéraire des limbes.

Samedi Culturel: Y a-t-il, dans votre vie, un événement qui vous a menée à ce livre?

Maylis de Kerangal: C’est un livre qui est né dans le sillage de deuils privés, récents, une sorte de micro-série, mais dont aucun n’a donné lieu à une transplantation. Ces deuils ont eu la violence des premières fois. Tous avaient quelque chose à voir avec le cœur: histoires d’infarctus, de pacemaker. La transplantation m’intéressait depuis quelque temps déjà, pour son espace-temps, son côté geste collective, ses trouées métaphysiques. J’y avais déjà consacré un texte court, mais je n’avais eu, alors, l’intuition que d’une dimension du cœur: celle de l’organe. Ce qui fait que ce roman existe, c’est l’autre dimension du cœur: l’amour, le siège des affects; ce tabernacle, cette boîte noire qui permet de reparcourir toute la vie affective d’un être.

Avez-vous mené un travail documentaire?

J’ai rencontré, grâce à l’Agence de la biomédecine, un infirmier qui coordonne les greffes, une personne centrale dans la réalisation des greffes, comme il est central dans le livre. J’ai contacté La Salpêtrière, où j’avais repéré qu’avait lieu le plus grand nombre de greffes du cœur. Ils m’ont accueillie pour voir une réimplantation. Je me suis intéressée à ce qu’est une greffe, comment ça se passe, ce que ça implique, quels en sont les cadres temporels, juridiques, etc. Mais aussi à un matériau plus vaste: les textes fondamentaux, des textes d’histoire, dont certains sont cités dans le roman. Notamment L’Homme devant la mort de Philippe Ariès, La Sculpture du vivant de Jean Claude Ameisen ou Essai sur le don de Marcel Mauss.

Entre documentaire et fiction, comment naviguez-vous?

La question du roman, qui est aussi la mienne en tant qu’écrivain, c’est la vie, ce n’est jamais le réel. Ce qui m’intéresse, c’est d’élaborer des formes qui puissent produire de la vie. Mais sans la précision documentaire, j’ai l’impression que les mots auxquels j’ai accès sont comme des manteaux trop grands qui n’accrochent pas grand-chose. Tandis que le mot précis ouvre des pistes imaginaires, déclenche de la fiction. L’idée est de donner un statut littéraire à une manne sémantique qui se développe dans des milieux clos, comme, ici, le milieu médical. Il y a un plaisir dans cette quête. Pour moi, ce qui compte, c’est la fiction mise à l’épreuve du réel. Pas le réalisme.

Prendre le corps comme objet, qu’est-ce que ça a réveillé dans votre écriture?

Cela m’a autorisée à approcher l’émotion. Dans N aissance d’un pont, mon précédent roman, les personnages portent moins d’intériorité. Dans Réparer les vivants, j’ai essayé de leur donner une dimension plus incarnée. Je pense que le sujet m’y a conduite.

Difficile de trouver un sujet plus grave, plus tendu, plus extrême que la transplantation, où la vie et la mort sont en jeu…

Ce qui compte avec les grandes questions que sont la vie, la mort, la porosité entre les deux, la représentation du corps, la transplantation, c’est qu’elles soient traitées par le bas. Je n’aime pas l’idée du surplomb. Les grands sujets sont pleins de dangers. En tant qu’écrivain, je pourrais vouloir m’auto-légitimer en écrivant sur la mort, par exemple. Je tiens à rester «à la culotte des choses», au ras du monde. Lorsqu’on traite de grandes questions, on se retrouve vite dans quelque chose d’un peu mousseux, où tous les mots portent des majuscules, où, au fond, il ne se dit pas grand-chose. Aux discours, je préfère l’expérience.

D’un de vos personnages, vous dites qu’il est dans un «mélange d’excitation sensorielle et d’hyperconscience de tout ce qui l’entoure». N’est-ce pas votre façon d’écrire?

Par moments, c’est vrai, on se décrit en train d’écrire. L’expérience de l’écriture est très importante. Je la vis de façon synesthésique. Je ne suis pas en transe, mais j’associe tous mes sens à l’écriture. J’entends des couleurs, je vois des sons. Une excitation sensorielle très forte innerve l’écriture. Je tente de travailler la phrase dans ce sens.

L’hôpital est souvent hostile en littérature. Chez vousse développe une sorte d’esthétique hospitalière…

L’hôpital est une série de microcosmes régis par des physiques particulières. Il y a une physique de la garde. Ces mondes sont parfois des labyrinthes, parfois des citadelles. Le bloc opératoire est un lieu interdit. Tout cela dessine des flux, des circulations. A quoi s’ajoute l’aspect sensoriel, les bruits, les lumières: fortes dans les couloirs, tamisées dans les chambres. Instaurer ces lieux, c’est une manière de convoquer le monde sensible, là où le corps est présent, où le geste d’écrire devient un geste de contact. J’essaye de créer des milieux physico-sensoriels, des bains, où l’action et le lecteur pourront habiter.

L’hôpital est un lieu étrange, pas forcément positif, pas non plus hostile. On prend des ascenseurs, on traverse des halls, il faut pousser des portes lourdes – ces portes coupe-feu avec de la gomme noire. Ces mondes sont compliqués à pénétrer. Ils sont régis par un paradoxe très fort: on y débarque en urgence et, pour autant, on fait tout pour freiner l’urgence. On accourt, mais on redoute ce pourquoi on accourt. On veut savoir, mais on ne veut pas savoir. Enfin, l’hôpital est aussi le lieu des héros du roman. J’ai voulu raconter la transplantation cardiaque comme un haut fait d’aujourd’hui – comme on racontait un haut fait du passé dans la chanson de geste.

Est-ce un roman engagé?

Ce n’était pas mon intention, même si le livre signe en quelque sorte ma carte de donneur et que je reçois un nombre de réactions incroyable. J’ai voulu faire en sorte que la résistance des parents au découpage du corps de leur enfant soit bien comprise. J’ai voulu montrer ce que le corps d’un proche défunt peut avoir de sacré. L’opération du don ne va pas de soi. C’était important de le dire. Il n’y a pas d’un côté les libérés, les intelligents qui seraient favorables au don d’organes, et les autres. Il s’agit quand même de déprivatiser un corps, de collectiviser ce qu’il y a de plus privé pour des proches. Le corps retourne au pot commun en quelque sorte. C’est une opération mentale particulièrement héroïque: ce qu’il y a de plus sacré pour moi, j’accepte de le désacraliser et de le rendre à la communauté, quitte à mettre en danger mon propre deuil.

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Maylis de Kerangal

A propos de «Réparer les vivants»

«Les grands sujets sont pleins de dangers. En tant qu’écrivain, je pourrais vouloir m’auto-légitimer en écrivant sur la mort. Je tiens à rester «à la culotte des choses», au ras du monde»