Portrait

Grégoire Furrer, conquérant du comique

L'entrepreneur, 47 ans, accueille le gotha de l'humour dès mercredi à Montreux. Son festival du rire est aujourd'hui l'un des plus connecté de la planète. Itinéraire d'un garçon qui fait profession d'être à l'aise

A l’aise, Grégoire. Il tisse, il plaît, il fuse. Un jour à Paris, un autre à Johannesburg. Et tout à l’heure à New York pour la cérémonie des Emmy Awards. Grégoire Furrer, 47 ans, faufile sa silhouette d’antilope partout où le rire éclate. L’humour est sa jungle, son salut, son business aussi. Mercredi prochain, ce Montreusien aura le cœur en éruption. Il accueillera le gotha des chasseurs de spleen professionnels, des classiques comme Anne Roumanoff, des pourfendeurs de sottises comme Mamane, des électriques du stand-up, comme le Vaudois Thomas Wiesel. Ainsi fait-il depuis 1989. Il a 21 ans alors, déjà une fibre de grand chambellan. Il cofonde un festival d’humour qui trouve refuge au Pavillon du Montreux Palace. Aujourd’hui, il règne sur une demi-douzaine de salles, dont l’Auditorium Stravinski.

L’enjeu, c’est l’internationalisation du festival. Je voudrais qu’il devienne une place forte de l’humour anglophone, américain, indien, africain.

De cette réussite, on dira qu’elle est l’écume du plaisir. L’ambition de l’entrepreneur est plus vaste. Voyez sa silhouette d’escrimeur. Imaginez ses palmes de plongeur – dès qu’il peut, il fraie avec les poissons. Il vous parle, attablé au Montreux Jazz Café, à l’aéroport de Cointrin. «L’enjeu, c’est l’internationalisation du festival. Je voudrais qu’il devienne une place forte de l’humour anglophone, américain, indien, africain. Il s’agit de toucher de nouveaux publics et d’attirer des programmateurs du monde entier, parce que ce festival est aussi un marché.»

Virage numérique pour le festival

Cette soif d’étendues remonte à 2008 au moins, poursuit Grégoire Furrer. Le festival s’invente alors une panoplie numérique, avec une chaîne sur You Tube – deux millions de vues par mois – une présence sur Twitter insolente – 52 000 followers et une croissance de 2500 par semaine – «ce qui est énorme», s’emballe le patron avec raison.

De telles ouailles vous obligent. Il faut les nourrir. C’est ce que Grégoire Furrer et son équipe ont fait à travers une initiative comme Jokenation. Le but? Détecter de nouveaux talents à travers 120 pays. Le principe? La twittosphère est mobilisée, elle vote régulièrement – même si au bout du compte, c’est un jury de professionnels qui tranche. Les élus de cette première édition se produiront à Montreux le 4 décembre, lors d’un gala en anglais.

Il y a du Jean-Paul Belmondo, époque L’homme de Rio chez Grégoire Furrer. Et du Pierre Richard – Le grand blond avec une chaussure noire. Un air de ski nautique aux Bahamas. Et une façon charmante de glisser sur une peau de banane. Ce goût du mouvement, il le doit peut-être à son père Roger qui le couve et le stimule sur les terrains de football. A dix ans, il veut devenir le nouveau Bertine Barberis – vedette de Servette dans les années 1970. Le gamin est endurant, combatif, talentueux. Il sera même sélectionné en équipe nationale junior.

Mais une blessure casse l’élan. Sa mère, Françoise, est peut-être secrètement soulagée. Directrice d’école, elle a toujours pensé que son fils était fait pour le spectacle. Alors, heureuse, votre enfance, Grégoire? «Oui, jusqu’au jour où j’ai perdu mon frère, il avait quinze ans. Une avalanche l’a emporté. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à lui. Mon père ne s’en est jamais remis, ma mère a réussi à tenir, c’est son exemple qui m’inspire.»

Est-ce pour exorciser le chagrin? Le docteur du bar d’à côté l’affirmera. En 1989, il prend la présidence de l’Association des jeunes de Montreux. Pascal Delamuraz – qu’il admire – est alors président de la Confédération, Valérie Lemercier, 25 ans, perce dans la série Palace et l’Europe se dégivre d’un coup de révolution en effusions collectives. Grégoire, lui, parie sur le rire, fort d’une subvention de 10 000 francs et d’une aide équivalente d’un sponsor. Aujourd’hui, il table sur un budget de trois millions, une équipe de treize permanents, une partie à Paris, l’autre à Montreux et une version du festival à Johannesburg.

Le rêve de lancer le Gad Elmaleh de demain

Son rêve, vous le caressez avec lui: lancer le Gad Elmaleh de demain. «Pour cela, j’ai un comité artistique, dont une personne écume les petites salles au Festival d’Avignon, à Québec, à Paris bien sûr. Une autre fait la même chose à Edimbourg, la Mecque du théâtre anglophone. Elles font une première sélection, puis je vais à mon tour à la découverte. Je compte aussi sur ma directrice générale, une Canadienne qui m’alerte sur tout ce qui émerge outre-Atlantique.»

Chloée Coqterre Bernier n’est pas seulement ses yeux américains. C’est sa compagne. «Elle comprend ce qu’il y a dans ma tête. Je me «focusse» grâce à elle.» C’est que l’antilope a tendance à se disperser, dit-il. Sa bride? Ses enfants, Callie et Thomas. Ils veillent sur la carte de ses équipées, dans les neiges de Morgins par exemple, le village de toutes ses joies.

Mais à propos, Grégoire, êtes-vous drôle? «Comme président du Conseil communal à Montreux, l’humour m’a aidé à dédramatiser certaines situations.» Politiquement, il s’affiche de droite, «pour la liberté d’entreprendre», mais s’affirme souvent d’accord avec la gauche. Son grand homme est Winston Churchill, «un vrai leader qui n’aurait jamais gouverné l’oeil braqué sur les sondages.»

Recto, il y a donc l’humour, verso la chose publique. Grégoire Furrer est naturellement géo-comique. Il dévore les essais de Jacques Attali et d’Alain Minc, les éditoriaux du Figaro, du Monde et du Temps, assure-t-il. Côté corps, il entretient sa foulée de bel animal sur les quais de Montreux, à Central Park ces jours, sur les trottoirs périlleux de Johannesburg, malgré les mises en garde de ses amis. Il court les 21 kilomètres du demi-marathon en une heure trente – performance remarquable, on vous le dit.

Karl Marx appelait les prolétaires du monde à s’unir. Grégoire Furrer les humoristes à chatouiller les peuples à rebrousse-poil. Son Internationale est rieuse et fructueuse. «Tous les jours, je me demande quand même si je suis bon.» C’est ainsi que les lendemains chantent parfois.

Profil

1968 Grégoire Furrer naît à Genève. Son père, Roger, est dans le commerce. Sa mère, Françoise, sera directrice d’école. Ses parents s’établissent à Montreux.

1989 Il envisage une carrière de footballeur, mais se blesse gravement au genou. Il lance alors avec son camarade Alain Macaluso un festival du rire à Montreux, avec 10 000 francs de subventions.

2007 Son ami l’humoriste François Silvant décède. «Il était venu me chercher pour que je sois son agent.»

2008 Il projette le festival dans la sphère numérique, avec une chaîne YouTube et bientôt une présence forte sur Facebook et Twitter.

2015 Il ambitionne de faire du Montreux Comedy Festival l’une des places fortes de l’humour anglophone.

Montreux Comedy Festival, du 2 au 7 décembre (rens. www.montreuxcomedyfestival.com)

Publicité