Cinq jours pour rire de tout. C'est ce que promet le 27e Montreux Comedy Festival, qui s'ouvre jeudi 1er décembre avec un grand gala promettant de voyager dans le temps. Le lendemain, la manifestation offre au Lausannois Thomas Wiesel, qui aura marqué cette année 2016 par son regard affuté sur la politique et les faits de société, sa première soirée en tant que maître de cérémonie. Rencontre avec Grégoire Furrer, fondateur et directeur d'un rendez-vous devenu une référence incontournable dans le monde de l'humour.

Le Temps: Vous avez fondé le Montreux Comedy à la fin des années 1980, une époque où l’humour, en dehors de petits café-théâtres historiques – comme Boulimie à Lausanne – ou d’émissions comme La Classe, était peu présent médiatiquement. Aujourd’hui, les humoristes sont partout: à la télévision, à la radio, dans les journaux, sur le web, tout en étant programmés dans des salles autrefois uniquement dévolues à la musique. L’humour, c’est un peu le rock’n’roll du XXIe siècle, et c’est une aubaine pour le développement du festival, non?

Grégoire Furrer: J’avais vraiment, au moment de la création du festival, la vision que l’humour allait prendre une place importante dans la société. Alors que tout le monde voulait créer une nouvelle manifestation musicale, je trouvais que l’humour pouvait amener des points de vue différents sur le monde. J’aimais sa capacité à réagir sur l’actu, son immédiateté, et je me suis lancé. Et c’est drôle, dans les années 1990, j’ai assisté à une conférence d’un grand patron de l’industrie américaine qui déclarait justement: «Comedy is rock’n’roll!» C’était exactement ma vision: l’humour, c’est ce qui parle aux jeunes. Mais l’Europe était en retard par rapport aux Etats-Unis, et au début je prêchais dans le désert. Personne ne me croyait quand j’affirmais qu’on pouvait organiser à Montreux un des plus grands festivals d’humour du monde. Imposer ma vision m’a demandé une énergie colossale. Mais aujourd’hui, le Montreux Comedy est reconnu comme un pionnier et une référence. J’étais récemment en Afrique, et je suis sidéré de voir l’impact qu’on a à l’étranger. Quand tu te balades dans un salon professionnel à Johannesburg et que le patron de la première chaîne publique ivoirienne vient te voir pour te dire que Montreux est un exemple et qu’il faut s’inspirer de ce modèle, c’est encourageant.

– Vous inaugurez cette année un Montreux Web Studio qui permettra au public d’assister en direct à la création de contenus numériques. Avant d’autres manifestations, vous avez compris que travailler non pas en concurrence, mais avec le web, était une nécessité…

– J’ai créé la chaîne YouTube du festival en 2009, à un moment où personne n’en parlait. Au début, personne ne la regardait d’ailleurs… Partant de l’observation qu’il y avait un pan entier d’humoristes qui étaient bons sur les réseaux sociaux mais pas forcément sur scène, ou qui n’avaient tout simplement pas envie d’en faire, je me suis demandé comment les intégrer. En continuant à faire un festival uniquement centré sur la scène, le risque était grand de se couper des jeunes créateurs qui avaient à la fois du potentiel et du public. On a donc décidé de les inviter à Montreux, de les mettre dans une même pièce et de voir ce qui allait se passer. Au départ, ils étaient gênés d’être là, proches des humoristes qu’ils adoraient. On avait deux communautés, la scène et le web, qui s’observaient. Et quand un jeune youtubeur voulait venir en coulisses filmer une vidéo pendant les répétitions, l’ancienne génération ne voulait pas jouer le jeu, trouvant que ce n'était pas bien sérieux. Mais j’ai toujours insisté pour qu’on leur fasse un peu de place et en deux ans, ça a basculé. Les retombées des vidéos que l’on diffusait via YouTube, Facebook, Twitter ou Vine étaient énormes. Ça a changé à un tel point qu’à un moment, lorsqu’on donnait à nos invités la liste des interviews à faire durant le festival, ils préféraient aller tourner une vidéo plutôt que de rencontrer un média traditionnel. On arrive maintenant à gérer les deux et tout va bien.

– Dans ce qu’on pourrait appeler la bataille de l’humour, est-ce que les contenus numériques n’ont pas rendu obsolètes d’autres formes d’expression, comme par exemple le dessin de presse?

– C’est sûr que ce qui reste le plus efficace, c'est le mariage entre l’image, le texte et la voix. Comique à la télévision, en terme de puissance, ce n’est pas la même chose que comique à la radio. L’image apporte beaucoup. Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, et que les humoristes ont bien compris, c’est que dorénavant, grâce à internet, on peut devenir son propre canal de télévision. Prenez Pierre Croce, qui vient à Montreux et est passé en une année de 200 000 à un million d’abonnés sur YouTube: il dit clairement qu’il préfère poster lui-même une vidéo par jour plutôt que de faire de la télé. Pour lui, avoir un million d’abonnés, c’est l’assurance de faire partout en France des salles de 500 places. Il est ainsi devenu son propre média. C’est ça la force de la vidéo aujourd’hui. Et comme la grande tendance c’est d’aller toujours plus vers ce format, ça va encore s’accélérer.

– En Suisse, les humoristes établis n’ont-ils pas raté ce virage numérique?

– Oui, absolument. Lorsque les réseaux sociaux ont commencé à émerger, j’étais le manager de Frédéric Recrosio. Toutes les places étaient à prendre et je lui ai conseillé de s’y mettre. Il a essayé mais s’est vite rendu compte qu’il devait y consacrer beaucoup de temps. Et clairement, en Suisse, cela ne faisait pas vendre un billet de plus. Cela aidait à développer la marque, mais rien de plus. Donc logiquement, entre passer ses journées connecté à essayer de développer une communauté, sans savoir si cela permettrait un jour de gagner sa vie, ou continuer à faire la tournée des salles romandes en étant payé, le choix était vite fait.

Je rêve d’avoir un responsable Twitter, un responsable Snapchat, un responsable Instagram et un responsable YouTube, parce que chaque réseau social a sa propre vie et ses propres contraintes

La nouvelle génération qui est arrivée derrière, elle, n’a pas eu le choix. Les jeunes humoristes romands multiplient dans la même logique les initiatives sur les réseaux sociaux, que cela soit Charles Nouveau, Yoann Provenzano – que l’on a découvert sur Facebook – ou bien sûr Thomas Wiesel, que l’on a déjà quasiment tendance à prendre pour un vieil humoriste vu son omniprésence sur les médias en tous genres.

– De manière plus générale, est-ce que ce n’est pas le monde culturel dans son ensemble, notamment les grandes institutions, qui n’ont pas perçu le potentiel des réseaux sociaux?

– Très honnêtement, à part la RTS et certains autres médias, je pense que oui. Alors que ce potentiel est énorme. Je vous donne quelques chiffres: sur YouTube, on fait chaque mois, avec le Montreux Comedy, trois millions de vidéos vues – donc environ 100 000 par jour. D’ici à fin décembre, on pense passer la barre des cent millions de vues depuis la création de notre chaîne, avec des taux de croissance de 80 à 90% depuis quelques années. Entre le 4 et le 10 novembre, nos publications sur Facebook ont même eu une portée totale de 4,2 millions de personnes atteintes et de 400 000 personnes engagées. J’ai pris une capture d’écran car moi-même je n’y croyais pas. Et tout ça parce que j’ai pris la décision d’engager une personne pour gérer uniquement Facebook. Aujourd’hui, je rêve d’avoir un responsable Twitter, un responsable Snapchat, un responsable Instagram et un responsable YouTube, parce que chaque réseau social a sa propre vie et ses propres contraintes. Tout ça pour dire que je suis surpris de voir ce potentiel encore sous-exploité par de nombreuses entreprises et acteurs culturels.

– L'enjeu étant dans un second temps d'arriver à commercialiser le succès des contenus numériques…

– Je suis convaincu que même si on est dans une économie de la gratuité et que les gens ne vont pas payer pour nous suivre, il est quand même possible de financer ces contenus, par exemple à travers des partenariats. On pourrait notamment imaginer qu’avec l’aide de la branche touristique, on emmènerait des humoristes en balade dans le Lavaux afin de leur faire enregistrer des vidéos. Ce qui aurait un impact énorme tant pour nous que pour la région. Quand tu produis un clip de Thomas Wiesel à Montreux et qu’en trois jours ce petit sketch fait 160 000 vues, soit le double de certains humoristes français, les recruteurs basés à Paris le remarquent tout de suite. On a récemment mis en ligne une vidéo d’un artiste africain, et en trois jours on a eu 20 000 partages en Côte-d’Ivoire. Notre objectif est clairement, dans les prochaines années, de mieux exploiter cela.

– Est-ce que les humoristes, à l’heure où on parle beaucoup de la déconnexion des élites, n’ont pas un rôle social à jouer, dans le sens où ils s’adressent directement aux gens, à la base? Est-ce que le but de la satire n’est pas aussi de secouer les consciences?

– Oui, mais là où il faut faire attention, c’est que certains humoristes sont tellement prévisibles qu’ils finissent par faire eux-mêmes partie de l’élite. Regardez aux Etats-Unis: ils se sont tous moqués de Trump et non de Clinton. Plus généralement, c’est toute la société qui doit changer et prendre acte de la colère des gens. Ceux qui ont la chance d’être du bon côté de la mondialisation doivent comprendre qu’il faut faire quelque chose pour ceux qui ne le sont pas. Ça commence de manière très simple, en payant ses impôts, en ne méprisant pas les craintes et les peurs des autres, et aussi en faisant attention de ne pas toujours taper sur les mêmes. Parce qu’à un moment donné, il y a le risque de les victimiser. Tout le monde, après le Brexit et Trump, parle de Marine Le Pen. Mais c’est lui faire une pub énorme. Pour son directeur de la communication, c’est du pain béni. Il n’investit rien et tout le monde parle d’elle. C’est un réel problème de société: comment inverser la montée du populisme? Et j’espère que vous n’attendez pas des humoristes qu’ils le fassent tout seuls.

– Vous avez utilisé sur vos affiches l'image de Donald Trump, avec comme slogan «on va rire de tout». Or depuis son élection, on a moins envie de rire…

– On a commencé notre campagne en août avec Donald Trump et le Dalaï-lama. A ce moment-là, tout le monde rigolait encore de Trump, donc ça allait. On a par contre reçu plusieurs plaintes de la communauté tibétaine, qui ne comprenait pas qu’on puisse mettre une boucle d’oreille au Dalaï-lama. Des gens ont arraché nos affiches, on a reçu des courriers et des menaces, ce qui m’a énormément surpris. Dans nos sociétés occidentales, la liberté d’expression est quelque chose de fondamental qu’on ne doit pas remettre en cause, tout en restant dans les limites du droit. Et nos affiches n’ont rien d’humiliant, c’est de la caricature, et en plus très légère. Trump a un anneau dans le nez et on a l’impression que c’est un taureau; le Dalaï-lama a, lui, un côté punk. Il n’y a rien de véritablement offensant, mais une frange de la population, ou plus précisément une communauté, s'est sentie attaquée.

Ceux qui commettent des attentats nous mettent sous pression et voudraient nous empêcher de vivre comme avant.  On ne doit pas capituler. La liberté d’expression, c’est intouchable

J'ai été vraiment choqué lorsqu’un politicien local m’a appelé pour me demander de m’excuser publiquement parce que j’avais gravement offensé le Dalaï-lama. Vous vous rendez compte: nous aurions dû nous excuser d’avoir usé de la liberté d’expression! Cela montre à quelle vitesse certaines valeurs fondamentales de notre vie démocratique peuvent être oubliées dès que la situation politique se tend. Ceux qui commettent des attentats nous mettent sous pression et voudraient nous empêcher de vivre comme avant. On doit faire attention. On ne doit pas capituler. On ne doit pas reculer d’un centimètre. La liberté d’expression, c’est intouchable.

– On en revient aux rôles des humoristes. A eux, aussi, de ne pas reculer, au risque de se couper d'une partie de leur public…

– Absolument, le monde du rire a un rôle à jouer, des valeurs à défendre. De notre côté, nous avons écrit à la communauté tibétaine, certainement pas pour nous excuser, mais au contraire pour leur expliquer notre démarche, nos valeurs et notre conviction que, dans un monde libre, on avait le droit de rire de tout. Et nous en avons fait de même avec ce politicien local qui, un instant, avait perdu sa boussole démocratique. On ne devrait pas en arriver là, car la liberté d’expression fait partie de notre culture. Ce qui est tout aussi fou, c’est que si tout le monde rigolait de Trump il n'y a pas si longtemps, on a commencé depuis son élection à recevoir des messages nous disant qu’on n’avait pas le droit de s’attaquer au président des Etats-Unis, et que nous devions retirer nos affiches. Aujourd’hui, il existe un réel danger de perdre nos acquis et d’arriver, pour éviter les ennuis, à une certaine forme d'autocensure. Le Montreux Comedy n’est ainsi pas seulement une plate-forme de divertissement, il y a derrière le festival un enjeu civique qui dépasse le cadre de la rigolade.

27e Montreux Comedy Festival, du 1er au 5 décembre 2016


Le questionnaire de Proust de Grégoire Furrer

  • Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

Je m’écouterais d’avantage, je me ferais plus confiance dans la prise de certaines décisions.

  • L’application la plus précieuse de votre smartphone?

Uber, c’est celle que je regarde tout le temps.

  • Si vous étiez un animal, vous seriez lequel?

Un guépard, parce que j’aime bien courir.

  • Un livre que vous avez dévoré?

Il y en a tellement… Je dirais «From Good to Great» ou «De la performance à l’excellence», qui est le livre que je relis le plus souvent. J’aime beaucoup sa philosophie, l’idée que le bien nous endort, ce qui est tellement suisse.

  • Le talent que vous n’avez jamais?

Ce n’est pas vraiment un talent, mais je n’arrive pas à me poser, je me projette tout le temps dans de nouveaux projets alors que parfois il faudrait que je solidifie les bases, que je prenne le temps de me recentrer.

  • Trois adjectifs pour vous qualifier?

Enthousiaste, pionnier, hyperactif.

  • Un lieu pour finir vos jours?

Il y en a beaucoup, mais je dirais Morgins.

  • Votre plat préféré?

Celui que je mange le plus et qui ne me déçoit jamais, c’est un bon poisson. Un filet de loup de mer avec des épinards, je pourrais manger ça tous les jours.

  • Votre meilleur remède à un coup de cafard?

Prendre un avion et partir.

  • Une activité pour le dimanche après-midi?

Courir, tant que je peux.

  • Si vous ne deviez garder qu’un seul humoriste?

Mon père qui, heureusement, n’est jamais monté sur scène!


Profil

1968 Naissance de Grégoire Furrer à Genève. Ses parents décident de s’établir à Montreux.

1990 Après avoir dû renoncer à une carrière de footballeur à cause d’une méchante blessure au genou, il lance, suite à un appel à projets de la municipalité, un festival du rire.

2009 Le Montreux Comedy fait figure de pionnier en lançant une chaîne YouTube et en décidant d’investir massivement les réseaux sociaux.

2015 Lancement d'un volet anglophone et ouverture d’un bureau à Johannesburg.

2016 Nomination de Chloée Coqterre au poste de directrice et de Jean-Luc Barbezat à celui de conseiller artistique. Lancement du Montreux Web Studio.